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À propos de la guerre des drapeaux. Pourquoi je ne me reconnais pas dans l’emblème algérien ?

Ahviv Mekdam
Ecrit par Boukhelifa Zahir

Contribution de Ahviv Mekdam:

Un drapeau ou un emblème est un étendard, donc il porte en lui un message, une symbolique voire une identité. Le drapeau tricolore français par exemple signifie simplement la devise de la République française à savoir les valeurs sur lesquelles est construite cette république, ces valeurs qui sont liberté, égalité et fraternité. La bannière étoilée, drapeau américain, est composé de 13 bandes signifiant les 13 États américains qui se sont fédérés après la guerre de sécession pour construire l’actuel USA d’où le nom des États Unis d’Amérique (United states of America) en anglais. Les 50 étoiles représentent les 50 États fédérés actuels. Le bleu renvoie au républicains et le rouge aux démocrates, composants essentiels de la politique américaine.

C’est exactement la même chose avec les États communistes qui utilisent le rouge sang en référence à la révolution bolchévique de 1918. L’ex URSS a mis en relief la faucille et le marteau pour rappeler le travail manuel et symboliser le prolétariat. Idem pour la Chine communiste qui, sur un fond rouge, a mis des étoiles jaunes.

Les pays arabo-musulmans dans leur quasi totalité, quand à eux, et au delà des couleurs propres à chaque pays, ils ont tous adopté le croissant et l’étoile en référence à l’islam, le croissant étant symbole du mois sacré chez les musulmans et l’étoile à cinq branche représente les cinq fondamentaux de l’islam, d’autres disent les cinq prières quotidiennes imposées pour tout croyant. l’Arabie Saoudite, berceau de l’islam, a carrément écrit sur son emblème vert traversé par une épée (référence au conquêtes islamiques réalisées par le sabre), l’expression que tout musulman doit prononcer pour rentrer dans la religion islamique.

Quid du drapeau algérien qui a été brandi la première fois publiquement pendant les événements du 8 mai 1945, quand la population est sortie dans l’Est algérien pour fêter la fin de la deuxième guerre mondiale et la victoire des Alliés ? Ce drapeau, composé d’une moitié blanche, symbole de pureté, d’une autre moitié verte, symbole de paradis chez les musulmans, et frappé d’un croissant et d’une étoile rouge au milieu. Certains disent que le rouge fait référence au sang des maquisards de la guerre de libération, ce qui est totalement faux puisque à ce moment là, c’est à dire en 1945, il n’y a pas eu encore de révolution ni de maquisards, donc pas de sang ! Je ne parle pas des victimes de la répression coloniale. Ce drapeau finalement ne porte rien d’algérien, il ne symbolise rien de nord-africain et encore moins d’amazighe, tamazight est la seule et véritable identité historique de cette terre algérienne bardée aujourd’hui d’arabo-islamisme. C’est un drapeau purement religieux, islamique pour être plus pertinent.

Concernant l’origine de sa confection, les historiens l’attribue à lépouse de Messali Hadj. Cette militante communiste française a réfléchi à un emblème qui sera porté par les nationalistes algériens pour se distinguer du drapeau français. Les références islamiques ont remplacé les références révolutionnaires et républicaines chez madame Messali. Et depuis, ce drapeau, comme il a été adopté par la révolution algérienne, a acquis un caractère sacré et sa remise en cause serait un lèse-majesté.

Or, la dictature algérienne qui s’est installée au pouvoir par un putsch militaire en 1962, et à défaut de légitimité populaire, s’est accaparée les symboles de cette révolution populaire qui a mis fin à 132 ans de présence française. La dictature s’est appropriée le drapeau comme elle s’est appropriée également l’hymne algérien, le parti FLN et l’armée ALN qui est devenue ANP sauf que les principes de justice, d’un État de Droit et de démocratie sociale pour lesquels se sont battus les Abane, Krim et Ben Mhidi ont été simplement écrasés. Aujourd’hui même, Lakhdar Bourgaâ, ancien maquisard est en taule pour avoir osé critiquer le putsch de Gaid Salah.

Les véritables leaders de cette révolution algérienne ont été assassinés par le couple Boumediene-Bouteflika et le système autoritaire qu’ils ont mis en place. Abane Ramdane a été liquidé au Maroc en 1957, Krim Belkacem, le négociateur d’Evian, étranglé en Allemagne, Khider en Espagne, Ait Ahmed et Boudiaf, après un détour dans les geôles de Ben Bella, étaient contraints à l’exil. Toutes ces manœuvres ont été orchestrées sous le fallacieux prétexte de nationalisme algérien et le drapeau frappé d’une étoile et d’un croissant en était l’étandard. Les troupes de l’ANP dépêchées en Kabylie en 1963 pour achever les derniers rebelles kabyles lors du maquis du FFS étaient « honorés » également par le drapeau algérien.

D’usurpation populaire à l’assassinat politique et à la corruption généralisée, le régime algérien a petit à petit remplacé le colonialisme français par un colonialisme « national » et le drapeau algérien a été toujours repris en étendard ! Lors du Printemps berbère de 1980, les 24 détenus ont été accusés d’atteinte à « la sûreté de l’État » et surtout d’avoir « brûlé » le fameux drapeau des martyrs. En 2001 également, la gendarmerie algérienne qui tirait avec des armes de guerre sur les manifestants Kabyles, brandissait le drapeau algérien. Depuis 57 ans, la junte d’Alger adossée à une bureaucratie cleptomane s’est servie du drapeau algérien et des symboles de la révolution pour légitimer tous les abus et toutes les répressions, Gaïd Salah n’en fait pas exception.

Depuis le 16 février 2019, un mouvement sans précédant s’est emparé des populations algériennes et une revendication radicale du départ total du personnel politique algérien est adoptée massivement. Gaid Salah, vice-ministre de la défense et chef d’État-major de l’Armée, devenu homme fort du régime suite à la déchéance de Bouteflika, n’a pas trouvé mieux, et afin d’isoler la Kabylie, matrice de la rébellion contre le régime, dans cette grandiose contestation, que d’interdire le drapeau amazighe qui ornait chaque vendredi les manifestations à Alger, à Tizi-Ouzou et dans d’autres contrées algériennes. Une trentaine de manifestants ont été arrêtés et croupissent toujours dans les prisons de Gaid Salah.

En quoi consiste le drapeau amazighe et que symbolise ce « danger pour l’unité nationale » ? Symbole de revendication amazighe dans les années 70, confectionné par un ancien maquisard de la guerre de libération et fondateur de l’Académie berbère. Mohand Arav Bessaoud, suite à de multiples courriers adressés à Boumediene pour lui signifier le refus de l’idéologie arabo-islamiste adoptée par le nouveau régime, a réfléchi à doter la lutte amazighe d’un emblème à l’instar de toutes les luttes à travers le monde et l’histoire. Le drapeau amazighe est composé de trois bandes tricolores qui se superposent et qui correspondent à la géographie nord-africaine. Le bleu de la méditerranée, le vert des plaines de l’intérieur et le jaune du grand désert, le tout traversé par le Z amazighe, référence à l’identité berbère et à la liberté. Ce drapeau porté dans un premier temps par le MCB, est adopté comme drapeau officiel par le Congrès mondial amazighe en 2007. Aujourd’hui, du Rif à la Libye et des Îles Canaris jusqu’aux confins du désert chez les Touaregs, le drapeau amazighe est brandi fièrement par des millions d’amazighes.

La chute du régime algérien doit emporter avec elle ses hommes, ses institutions, ses lois et évidemment ses symboles dont fait partie intégrante l’emblème au croissant et à l’étoile. l’Algérie nouvelle ne peut exister au détriment de son histoire amazighe, ses symboles aussi.

Ahviv Mekdam.

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Boukhelifa Zahir