Amine Zaoui : « enterrement d’Idir : la tombe est aussi un rempart contre l’oubli »

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Tout mon respect à la décision prise par la famille du chanteur Idir concernant le lieu de son enterrement. Que Dieu accueille son âme dans sa quiétude éternelle. Mais j’ai un souhait, comme beaucoup qui ont aimé et qui aiment Idir. Et cela n’est pas pour créer la polémique. Le sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002), qui connaissait parfaitement la Kabylie, terre, culture et homme, disait d’Idir : “Ce n’est pas un chanteur comme les autres. C’est un membre de chaque famille.”

Parce qu’il est membre de ma famille, moi aussi, permettez-moi de dire mon souhait, dans un discours clair et direct : Idir mérite le repos éternel dans la terre de son père, le noble berger ! Tous les grands étaient des bergers ou fils des bergers ou presque. Jésus en faisait partie, il fut berger. Doublement triste, d’abord à cause de cette perte foudroyante d’un chanteur inégalé, un humaniste exceptionnel, mais aussi de voir une autre terre que celle de ses ancêtres prendre le corps d’Idir dans ses bras, pour l’éternité.

Certes, Idir est un chanteur international, un citoyen du monde, mais ce grand monde a un commencement et un centre. Et c’est le village Ath Lahcene, d’Ath Yenni, qui est ce début et ce centre. Tout mon respect à la décision de la famille d’Idir, du choix du lieu de l’enterrement. Mais je pense qu’Idir mérite de prendre la terre des ancêtres comme oreiller éternel.

Écouter sa musique et lui faire écouter la sienne. La terre kabyle sait comment parler à ses enfants élus, morts comme vivants, absents comme présents, proches ou lointains. Ils finiront par retourner dans son giron. La mort est mythique, et j’imagine Dda Hamid Idir, plongé dans sa quiétude divine, l’œil sur le Djurdjura. Idir est notre deuxième Djurdjura !

Certes, la décision de la famille est respectée, le choix de l’enterrer ailleurs est respecté, mais j’ai comme une forte douleur qui creuse profondément en moi, de voir la Kabylie et l’Algérie privées de la tombe d’Idir. La patrie, c’est aussi la tombe ! Depuis son enfance, la place éternelle d’Idir est réservée, à côté de son maître Dda l’Mouloud, Mouloud Mammeri.

Celui qui lui a enseigné les premières règles de la langue amazighe, à l’Université d’Alger. Sa place est à côté de ce Gardien d’Ath Yenni. Sa place éternelle, je l’imagine, est non loin de la tombe du Sage Aït Ahmed qui dort dans son village, Aïn El-Hammam. La place éternelle d’Idir, je l’imagine à côté du poète Tahar Djaout tombé sous les balles des islamistes ennemis de la différence et de la diversité, et qui dort à Oulkhou, sur les hauteurs d’Azeffoun.

Sa place éternelle est à côté de son frère jumeau Matoub Lounès, ce Rebelle parti très jeune, lui aussi, sous les balles haineuses des islamistes, et qui dort à Taourirt Moussa, Beni Douala. Ton repos immortel, je l’imagine non loin de Cherif Kheddam, enterré à Boumessaoud d’Iferhounène. Non loin de Mohamed Belhanafi, qui repose à Sidi Atmane, aux Ouacifs.

Avec tout le respect à la décision de sa petite famille, mais sa grande famille, du moins la majorité, souhaite voir son enfant dormir aux côtés des siens, afin de continuer à écouter les contes et les messages des aïeuls.Tout mon respect à la décision de la petite famille, mais permettez-moi de dire que les artistes à l’image d’Idir ne mourront jamais, mais la terre de leur maman est un appel éternel !

Même mort, une fois dans cette terre de Tamazgha, la tombe d’Idir continuera à sauvegarder ce patrimoine menacé par les racistes et les ignares de tous bords. Même dans son sommeil éternel, Idir est l’œil qui ne dort jamais. Même mort, cette terre de Dyhia, de Si Mohand Ou Mhand, de Fathma n Soumer, d’El-Haddad… a besoin de ses enfants-témoins, morts et vivants.

Ils sont dans leur mort comme dans leur vie les gardiens de la mémoire des ancêtres. Ils sont les passeurs de messages aux générations futures. Quand Cheikh El-Hasnaoui (1910-2002) a été enterré à Saint-Pierre, à la Réunion, son absence tombale est restée comme une blessure pour le village de Taâzbit.Quand le penseur et islamologue Mohamed Arkoun (1928-2010) a été enterré au Maroc, son absence tombale fut une amertume pour le village de Taourirt Mimoun d’Ath Yenni.

Certes, la décision de la famille d’Idir est irrévocable et dignement respectée, mais un souhait creuse en moi, celui de voir la création d’un grand musée autour de sa tombe, comprenant tout son précieux patrimoine musical et celui de la chanson kabyle en général. Ce musée représentera, sans doute, une autre ligne de défense contre les ennemis de la culture et de la langue amazighes.

Creuser une tombe dans la terre de Kabylie, ce n’est pas pour enterrer un enfant chéri, à l’image d’Idir, mais c’est pour dresser un rempart contre l’obscurité. Cher Idir, dans ce long combat, on avait toujours besoin de toi vivant, et pour la même cause, on a besoin de toi dans ta tombe. On ne veut pas déranger ta quiétude divine, mais pardonne-nous notre faiblesse.

A. Z 

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