Anniversaire du soulèvement citoyen/ « Une année », par Saïd Sadi

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L’année 2019 marquera l’Histoire de l’Algérie. En 1954, peu d’observateurs pariaient sur les chances de succès d’une insurrection armée déclenchée dans les pires conditions. Parce que plus profonde et plus complexe, dans la mesure où elle met en scène des acteurs appartenant au même peuple, celle qui se joue sous nos yeux est aussi sinon plus importante que celle qui l’a précédée il y a soixante six ans.
Mais les deux entreprises partagent un dénominateur essentiel : cette fois aussi, le défi relevé ne rencontrera pas l’adhésion des observateurs et partenaires étrangers car il implique une aspiration – la démocratie- dont, de façon explicite ou implicite, nous sommes éjectés.
Combien ont cru qu’un peuple soumis, et qui a vu toutes ses tentatives de révolte écrasées dans la sang, allait sortir vainqueur d’un combat armé face à la quatrième armée du monde ?
La même conviction habite les mêmes esprits quand il faut faire admettre que l’Algérien veut et peut faire mentir les pronostics qui l’affectent au magma de pays macérant dans les fatalités autocratiques.

Dans les périodes de grands basculements géopolitiques, il faut savoir prêter attention à des faits et actes qui rythment le terrain des luttes.

Deux photos retiendront l’attention en ce premier anniversaire de l’insurrection citoyenne avant même la démonstration du vendredi qui promet, sauf improbable imprévu, d’être mémorable.

La première date du 13 février. Elle rassemblait à Tlemcen Samira Messouci et Nor El Houda Oggadi à l’occasion de la libération de cette dernière.
La seconde montre l’immense foule qui s’est retrouvée ce 16 février à Kherrata pour fixer dans le calendrier de la nouvelle Algérie le jour où tout a commencé avant que le peuple unanime ne décide, moins d’une semaine plus tard, de prendre son destin en main.

Sur la première image, on voit deux jeunes femmes qui ne se sont jamais connues se jeter dans les bras l’une de l’autre, telles deux sœurs se retrouvant après une épreuve. Et des épreuves il y en eut, puisque les deux ont été emprisonnées pour avoir manifesté leur détermination à libérer leur pays de l’autarcie et du népotisme.
Cette image fixe deux aspects sur lesquels il est important de revenir.
Sans la présence massive des femmes, la révolution en cours n’aurait connu ni la permanence de son expression démocratique, ni l’ampleur, ni d’ailleurs, la durée qu’on lui connaît. Cette scène scelle d’un autre acquis révélé dès le 22 février : l’union et la tolérance qui émerge de la nouvelle société. Samira, emprisonnée pour avoir arboré l’emblème amazigh à Alger, est venue de Kabylie à Tlemcen pour célébrer la libération de sa camarade de lutte. La première est cheveux aux vents et la seconde porte un voile.

L’engagement solidaire de la jeunesse féminine a souvent décuplé les ressources des luttes démocratiques.

A Kherrata, l’humanité des citoyens, digne et concentrée, s’est rassemblée pour témoigner de ce qui s’est passé sur les lieux où fut clamé le rejet de l’humiliation. Il fallait que cette terre particulièrement, celle qui fut tant de fois martyrisée par les pouvoirs autoritaires, se rappelle à la nation car elle est emblématique de tout ce qu’a espéré et enduré le peuple algérien.
Pendant des dizaines d’années, Kherrata, traumatisée par la répression de mai 1945, sera présentée par le FLN comme son trophée kabyle. Même avec l’avènement du pluralisme, le parti unique avait déployé des moyens colossaux pour maintenir cette enclave sous son emprise, détournant ainsi, au profit de l’hégémonie militaire d’après guerre, le sacrifice d’un peuple éprouvé par l’une des plus sanglantes répressions menées par l’armée coloniale en Algérie. Plus qu’un symbole, le sursaut patriotique de Kherrata est l’affirmation de l’émancipation par la réappropriation de la mémoire. Cela est fondamental à retenir car c’est par la confiscation et la dénaturation de celle-ci qu’a commencé le long cauchemar algérien.

Un peuple qui récupère sa mémoire sort rarement de l’Histoire.

Les fondations de la révolution démocratique sont posées. Elles sont solides. Le terme et la durée de son accomplissement prendront du temps.
Le ratage de la fenêtre du printemps 2019 où, dans tous les sens du terme, le pouvoir était à la rue, doit être analysé de façon lucide et rationnelle.

L’Algérie n’a pas ( plus ?) les ressources humaines capables de faire politiquement écho à la radicalité démocratique portée par le peuple citoyen. La répression, l’usure, l’incompétence, l’exil et…les tentations qui ont peu à peu érodé et gangréné les élites sont passés par là.

Cette frilosité qui rive encore une bonne partie de l’encadrement national à l’arrière garde de la rue domine l’essentiel des annonces de propositions qui s’esquissent ici et là.

On prend acte de la condamnation sans appel du système par le peuple; mais dès qu’il faut assumer les conclusions de ce constat, les inhibitions, les calculs ou la peur de l’audace et de l’innovation – c’est à dire de ce qui n’est pas, d’une façon ou d’aune autre, inspiré par le régime – bloquent ou déroutent la mise en oeuvre de l’alternative politique. D’où le reflexe de l’empressement à s’offrir au dialogue avec le pouvoir. C’est le cheval inexpérimenté qui se cabre devant l’obstacle qu’il ne sait pas franchir par ce qu’il n’a jamais osé s’imaginer en mesure de l’affronter.

Qu’importe, même avec les limites évidentes de ces initiatives, il restera toujours quelque chose de positif à retenir. Leur impréparation ou leurs arrière-pensées politiques sont autant d’erreurs et de fausses pistes qui seront évitées par les jeunes qui s’avèrent être la sève et le force motrice du nouveau projet national. Les tiédeurs et les appréhensions d’acteurs, aspirant sincèrement à plus de liberté mais trop longtemps formatés dans le sérail, seront autant d’enseignements qui ouvriront enfin la réflexion et l’action sur les véritables enjeux de l’heure : le chantier qui, au delà du système, prendra en charge la demande première de l’Algérien qui renvoie au droit inaliénable à décider de son destin ; ce qui implique une remise à plat complète des problématiques sociétales doctrinales, politiques et institutionnelles.

Partie de la rue, la révolution démocratique n’aboutira qu’à partir de sa base.

Un an, cela peut paraître beaucoup et même trop quand on aspire à se saisir du pouvoir; c’est si peu quand il s’agit de faire accoucher une nation d’institutions enfin conformes à son temps, à ses vérités sociologiques et à ses ambitions citoyennes.

A situation inédite, solution inédite.

Le 17 février 2020.

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