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Contribution / « Faux plat et faux pas », par Saïd Sadi

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On peut ne pas partager la sentence un peu abrupte de l’écrivain Kamal Daoud qui annonçait la possible fin de vie de l’insurrection citoyenne réduite à un imperium politique algérois alors qu’elle implique la quasi-totalité du pays. On peut aussi disserter sur son insistance à désigner l’aliénation post-coloniale des élites comme raison essentielle voire exclusive de l’évitement ou la négation des échanges intellectuels à chaque fois qu’il nous faut affronter les conséquences de nos choix et décisions.

Ce qui est choquant, ce sont l’invective et les anathèmes dont il a été la cible.

L’énoncé, discutable, d’un échec du mouvement du 22 février est renvoyé à son auteur comme un fait, un souhait sinon un objectif relevant de sa responsabilité.

A de rares exception près, peu d’intervenants ont traité du contenu de son propos qui, pourtant, pouvait prêter à débat à bien des égards. Ce faisant, on esquivait la problématique qui nous interpelle tous : que faire devant ce faux plat où les manifestants eux-mêmes s’interrogent sur des marches, certes nécessaires, mais qui demeurent insuffisantes à faire bouger les lignes alors que le pouvoir avance ses pions tout en maintenant une répression multiforme ?

Les arrestations succèdent aux libérations au compte-goutte. Les obstructions opposées à l’activité des partis politiques légaux ou aux médias indépendants s’ajoutent aux censures obscènes des organes d’information publics qui mettent sous embargo les manifestations populaires…

Les évolutions qui se font jour ne sont pas, loin s’en faut, en faveur du changement revendiqué par le peuple. Le problème est donc de demeurer lucide et de ne pas nier le glissement insidieux mais réel qui s’opère progressivement en faveur du régime.

Le 18 avril et le 4 juillet 2019, les décideurs, faute de candidats, n’avaient pas pu organiser d’opération électorale pour introniser leur façade civile. Il est difficile de ne pas constater que, malgré une abstention record, ils ont pu le faire le 12 décembre. Evidemment, l’éternelle question de la légitimité politique du pouvoir demeure pendante. Signe cardinal du désenchantement de la jeunesse, la harga, asséchée par l’avènement du 22 février, reprend maintenant de plus belle.

Il faut bien en convenir, ce qui était impossible à commettre par le pouvoir au début des manifestations l’a été, de fait, à la fin de l’année ; et, inversement, ce qui, pour le mouvement, était réalisable aux mois de mars et avril 2019 l’est beaucoup moins aujourd’hui ; sachant que ce qui est difficile actuellement risque de l’être encore d’avantage demain. Et si nous refusons d’admettre les limites de nos tergiversations, la communauté internationale, qui s’accommode de ce que lui offre le terrain, est là pour nous mettre face à l’épreuve de réalité.

Nier cette évidence, c’est se voiler la face sur un handicap politique et sociologique du pays qui a fait que, pour des raisons lointaines et immédiates, les élites ont été incapables de transformer une insurrection citoyenne inédite dans le tiers-monde en projet politique démocratique.

Ce handicap a certainement des explications multiples renvoyant à des considérations historiques, sociologiques, culturelles, économiques…

Il faudra bien commencer à interroger cette panne politique car parmi les formules qui se dessinent, certaines, partent d’un diagnostic approximatif – quand il n’est pas franchement erroné pour d’autres – sur la nature profonde de l’insurrection. Forcément, les logiques des démarches qui en découlent s’en ressentent. Se laisser tenter par le chevauchement d’un mouvement pluriel et transgénérationnel est une voie sans issue. Proposer des approches ambivalentes qui évacuent les problèmes doctrinaux et politiques ayant conduit le pays à l’une des impasses historiques les plus stérilisantes de ces dernières années n’a pas de sens. Plus grave, ces compétitions risquent d’induire des fractures potentiellement létales sur une dynamique qui a, jusque-là, préservé son unité et son caractère pacifique en dépit des répressions et provocations.

Ce faux pas doit faire l’objet de discussions sereines mais sans complaisance.

Peut-on, pour autant, en déduire que le mouvement a échoué ?

Tout dépend de quel point de vue on se place. Si on considère que le rôle des élites est d’anticiper les problèmes ou, au moins, de les prendre en charge quand le peuple les exprime, surtout de façon aussi intelligente et pacifiée, alors oui, la réussite n’est pas au rendez-vous. Non seulement le départ du système n’a pas eu lieu mais on assiste bel et bien à son colmatage, certes, contestable autant dans sa présentation que par les méthodes qui le structurent. Ignorer la ré-émergence de tentations de re-profilage systémique relèverait du déni du réel.

Mais si, à l’inverse, on évalue le temps politique indépendamment des agendas conjoncturels (électoraux, de carrière ou autres), alors nul ne peut contester le fait que des avancées importantes ont été enregistrées.

Le principe de la tutelle militaire, qu’aborde d’ailleurs Kamal Daoud, et vendue de tout temps comme la condition de la survie nationale, a volé en éclat. Relancées avec cynisme et irresponsabilité ces derniers mois, les stigmatisations anti-kabyles qui ne demandaient qu’à flamber à la moindre étincelle il n’y a pas si longtemps ont, dans la plupart des cas, fait long feu. Les magistrats, maquilleurs des turpitudes du pouvoir, savent que leur complicité est comptabilisée par la mémoire collective…

Ces acquis qui n’ont pas provoqué la chute du système attendue font partie d’une accumulation de luttes qui peuvent nourrir d’autres combats. Il reste à espérer que le fait d’avoir laissé passer la chance offerte par la fenêtre politique du printemps 2019 n’ait pas semé trop de frustrations dans les rangs de la jeunesse et des femmes, fers de lance des luttes démocratiques.

Si tel devait être le cas, le combat politique à venir, qui risque d’être aspiré par une crise socio-économique que rien ne semble pouvoir différer, conférerait une expression exacerbée aux revendications populaires ; ce qui pourrait entrainer le pays dans des formes de jacqueries (conjuguant émeutes et pillages) qui sont l’inverse de tout ce qui a animé la rue algérienne depuis bientôt un an.

Enfin, à ceux qui, au-delà de cette analyse, demanderaient ce qui peut être fait désormais pour avancer, il suffit de rappeler que des citoyens, mesurant les enjeux et leurs implications, avaient, de nombreuses semaines durant, préconisé la désobéissance civile. Assumée par la rue, cette forme de lutte, qui, bien évidemment, n’était pas synonyme de violence, aurait pu engendrer une évolution décisive des rapports de force si elle n’avait pas été diabolisée par les calculs d’apparatchiks. La proposition populaire n’eut pas l’écho qu’elle méritait. Il faut en prendre acte en attendant de savoir pourquoi ; l’urgence étant de voir quelles sont les formes d’organisations citoyennes les plus pertinentes et les plus démocratiques qu’il faut prospecter dans cette conjoncture.

A situation inédite, solution inédite.

Pour l’heure, une réalité politique s’impose à nous : nous préparer à mener le combat sur la durée.

Le 29 janvier 2020

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