Contribution/ « Une lueur d’espoir » par Ferhat Mehenni

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Dans une contribution publiée par le journal Causeur.fr, Mass Ferhaht Mehenni fondateur du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) et président du Gouvernement provisoire kabyle (GPK), Anavad, analyse la situation actuelle dans le monde et les effets de la pandémie du Covid-19. Une analyse pertinente que nous reproduisons dans son intégralité telle que publiée par causeur.fr. 

En mars 2020, contre toute attente, l’ordre mondial s’est écroulé. Bâti sur les ruines du féodalisme, il avait connu son extension à l’ensemble des continents par la colonisation et s’était fortifié à travers des institutions internationales politiques, économiques et financières. Il avait pour moteur la rivalité entre grandes puissances militaires pour la domination du monde. Ceci a favorisé la course aux armements par le biais, entre autres, de l’innovation technologique.

Sauve-qui-peut et chacun pour soi

Une matière, invisible à l’œil nu, a eu raison de tout l’édifice qui s’est effondré comme un château de cartes. Un tsunami pandémique en a eu raison. En l’espace de quelques semaines il ne reste ni ONU, ni Europe ni une quelconque organisation régionale crédible. Le sauve-qui-peut et le « chacun pour soi » se sont emparés de tous les gouvernants qui ont tordu le cou à la notion d’alliances et de coopération internationale.

Les stratèges militaires qui, jusque-là, n’incitaient leurs dirigeants qu’à (se) préparer des guerres, se surarmer pour dissuader d’éventuels adversaires contre des attaques ou des résistances, se retrouvent devant un ennemi aussi inconnu qu’inattendu. L’arrogance de la puissance fait place à la panique générale qui aveugle les dirigeants devenus, en l’espace de quelques semaines, davantage soucieux de ne pas perdre la face devant leurs futurs électeurs que d’organiser une véritable riposte à la hauteur du défi pandémique.

Sur le plan économique et financier, la folie de la surconsommation retombe du jour au lendemain, et devant la surabondance de gadgets à écouler à travers le monde, tous les États se retrouvent confrontés à une pénurie de masques, de blouses et une absence de médicaments et de traitements pour faire face à la maladie du coronavirus.

Révolution des mœurs

Exprimée plus poétiquement par « le monde devenu village », la mondialisation, censée ignorer les frontières des peuples et des nations, s’est vue brutalement freinée par le repli sur lui-même de chacun de ses pays promoteurs. Du coup, les États vassaux, en réalité esclaves, créés par la colonisation, se voient abandonnés à leur sort. Londres et Paris ne peuvent plus s’occuper du Commonwealth et de l’empire français en Afrique.

Les transformations sociales, que des réformes sociopolitiques et administratives n’arrivaient pas à imposer (télétravail, télécommerce, téléscolarité, télémédecine…), sont en passe de se réaliser par la menace du Covid-19. De nouvelles mœurs, de nouveaux comportements et de nouveaux modes de penser et d’agir commencent à s’installer.

La pollution, contre laquelle aucun consensus international n’était possible jusque-là, du fait d’un paradigme économique devenu incontrôlable, est stoppée net depuis début mars 2020. Ni avions, ni voitures, ni usines ne déversent leurs fumées dans l’air. Les bateaux sont contraints de laisser en paix les mers et les océans. Comme s’ils en étaient le pendant, l’émigration du Sud vers le Nord s’est évanouie et le pétrole ne vaut plus grand-chose.

Un monde nouveau… sur quelles bases ?

Une révolution s’est brusquement imposée pour faire passer l’humanité d’un âge des puissances militaires et économiques vers celui d’un monde nouveau aux contours encore trop flous. Rien ne garantit qu’il puisse être meilleur mais cette crise mondiale interpelle sur ce qu’est l’humanité, ses civilisations et ses choix d’organisation.

La réflexion, qui mérite d’être engagée aujourd’hui, est de savoir sur quelles nouvelles bases on va reconstruire une humanité politique solidaire, respectueuse autant des droits des peuples que de leurs diversité et de leurs richesses immatérielles ; respectueuse autant des communautés et des individus que de la nature, de la faune et de la flore.

D’ailleurs, plutôt que de vivre sous la menace de nouvelles guerres entre nations, idéologies ou religions, ne serait-il pas le moment de réfléchir aux scénarios catastrophes aussi bien d’origines naturelles qu’humaines ? Cette pandémie du coronavirus ne serait-elle pas une sorte de répétition générale pour de funestes spectacles plus terribles les uns que les autres appelés à déferler sur notre Terre ? Peut-on se poser la question de savoir à quoi servirait tout l’or du monde en cas d’une météorite frappant de plein fouet notre planète ; de la fonte brutale des glaces polaires et des tornades et autres cyclones continentaux ?

Fermeture des frontières

Ce qu’il ne faut absolument pas refaire est de réfléchir avec les mêmes idées qui ont mené à l’effondrement général actuel. La philosophie doit reprendre ses droits et ses investigations tout en poursuivant la recherche scientifique et l’innovation technologique orientées vers le bien être général de l’humanité, de la planète, des peuples, des espèces et des individus.

Aujourd’hui, peut-on mettre fin à l’injustice qui frappe des centaines de peuples auxquels on interdit l’existence par la loi du plus fort ? Si l’on parle difficilement de la Catalogne, de l’Écosse, du Québec en Occident, des Kurdes, on oublie complaisamment les Kabyles, le Darfour, les Baloutches, …

Les peuples d’Afrique et d’Asie auxquels l’ordre mondial qui vient de s’écrouler avait fermé la porte au nez doivent désormais se prendre en charge et ne compter que sur eux-mêmes, leurs ressources et leurs solidarités.

Les pays occidentaux ne pourront pas rouvrir leurs frontières, pendant plusieurs années, sans risquer le retour sur leur territoire de la pandémie. Et leurs économies, fortement endommagées, ne seront plus en mesure d’apporter à l’Afrique et à l’Asie, les sempiternels « cautères sur des jambes de bois ».

Vers de vraies nations

La catastrophe humanitaire, dont on peut redouter l’impact important sur les populations démunies des pays dits sous-développés, peut catalyser l’émergence de vraies nations, dont la Kabylie, capables de s’organiser harmonieusement au détriment des États postcoloniaux comme je l’ai annoncé en 2010, dans mon livre Le Siècle identitaire (Éd. Michalon). C’est, là, l’une des conditions essentielles pour parvenir, demain, à un monde de paix, de liberté, de prospérité et de justice que l’humanité appelle tant depuis toujours.

La réflexion doit s’engager sur le nouveau modèle politique mondial à substituer à celui qui s’écroule sous nos yeux. Changer de paradigme est désormais vital. Le capitalisme est à dépasser par de nouveaux rapports sociaux plus apaisés et plus consentis par tous.

Pour le moment, personne n’en détient la recette miracle et c’est de l’effort collectif de réflexion que des solutions vont voir le jour. Aux XVIIIe et XIXe siècles, l’intelligentsia européenne, confrontée à l’agonie de l’ordre féodal, réfléchissait aux possibles modèles de substitution. Nous voici devant la fin de l’ordre capitaliste à remplacer, il faut l’espérer, par un ordre humaniste, basé sur le respect de l’être humain et de la nature auxquels la recherche scientifique et l’innovation technologique doivent être exclusivement dédiées.

Ce sera, déjà, dans ce contexte mondial inédit et tragique, une petite flamme d’espoir qu’il nous appartient d’entretenir et de répandre.

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