Entretien avec Ferhat Mehenni

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Dans cet entretien, M. Ferhat Mehenni, président du MAK-Anavad analyse la situation que vit actuellement l’Algérie. Il revient sur le rôle de la Kabylie, ses aspirations. Il revient aussi sur la position de son mouvement depuis sa création en 2001 jusqu’à aujourd’hui. Attaqué et invectivé depuis des années, Kab-News lui ouvre ses colonnes pour apporter sa vision sur le mouvement de soulèvement en Algérie. Sans censure et sans démagogie, celui qu’on surnomme, affectueusement « l’ancien » répond avec sincérité et franchise.

L’Algérie vit depuis quelques semaines un soulèvement inédit contre le système politique. Quelle est votre appréciation de ce mouvement ?

L’Algérie est en faillite. 1000 milliards de dollars de la rente pétrolière dilapidés en 20 ans par la mafia Bouteflika-Toufik qui achetait ses opposants et les disposait sous forme de haie démocratique derrière laquelle elle prospérait impunément. Par ce procédé, elle avait réduit les peuples d’Algérie au silence et elle a perpétré des massacres, soit à visage découvert, comme en Kabylie et au Mzab, soit en maquillant ses crimes en ceux des terroristes islamistes sanguinaires. La rupture de l’équilibre entre les deux hommes-clés de ce couple diabolique (Bouteflika-Toufik), à la base de l’ensemble du dispositif institutionnel algérien, allait provoquer des guerres intestines au cœur-même du système qui s’en trouve déstructuré et déstabilisé. Aux manœuvres internes de Bouteflika d’élimination de toutes les compétences sur lesquelles s’appuyait Toufik, répondaient les intrigues de celui-ci, une fois définitivement évincé (septembre 2015), à travers ses réseaux d’ex-DRS, pour parvenir, à terme, à la chute de Bouteflika. Le 5e mandat en est l’occasion rêvée pour sa revanche.  L’autorité que Toufik continue d’exercer sur ses anciens poulains et relais, sur une armée de facebookers et de journalistes, a fini par susciter cette indignation générale contre Bouteflika. Le système est mort et la salle de réanimation de Salah Gaïd ne peut plus rien faire contre cet état de fait. Une 2e république, c’est-à-dire un nouveau système, est réclamée par la rue qui gouverne pour le moment. Ces gigantesques manifestations ne sont en fait que le prélude au chaos. Nous sommes devant un personnel politique entièrement disqualifié pour restructurer un cadre de débat et de reconstruction d’une nation inexistante. Et une armée divisée et incompétente pour gouverner. Il faut rappeler cette vérité que tous les acteurs et observateurs politiques ne veulent pas voir :

    • L’Algérie est une création coloniale qui n’est viable en elle-même qu’avec la dictature inscrite dans son ADN.
    •  Aucune démocratie n’est viable sans les peuples qui la composent et qui doivent exister distinctement les uns des autres. Tout déni d’existence de ces peuples (Kabyle, Mzab, Chawi, Chenwi, Hartan, Oranais, Constantinois et Touareg…) mènera de nouveau à l’échec. N’en déplaise à tous ceux qui, sur les réseaux sociaux, s’échinent à énoncer « nous ne sommes ni Kabyles, ni Chaouis, ni Touaregs …, aujourd’hui, nous sommes tous des Algériens ! », la reconnaissance de ces peuples devra être à la base de toute éventuelle reconstruction, y compris de manière indépendante pour chacun d’entre eux, particulièrement pour ceux d’entre eux qui le désirent.
    • Il ne peut plus y avoir d’unité nationale sur la base du déni des peuples qui composent ce pays. C’est, à terme, cette voie qui est celle de la sagesse. Sinon, seule une dictature militaro-policière se reconstruira sur les ruines de celle qui vient de tomber. Un bain de sang assumé par l’armée, comme en octobre 1988 avec le général Nezzar, rétablirait un semblant d’ordre mais ne réglerait aucun problème politique. Le chaos mènerait vers une « libyanisation » de l’Algérie, ce qui serait un moindre mal pour tous. Par rapport à la restauration d’un nouveau régime militaire qui, inévitablement va toujours mener vers de nouveaux Toufik, de nouveaux Bouteflika et de nouveaux soubresauts comme ceux d’aujourd’hui.

La Kabylie est aussi partie prenante de ce mouvement, comment analysez-vous cela et quelle est quelle lecture faites-vous de la situation actuelle de la région ?

Je respecte ceux des miens qui croient encore en leur algérianité et en l’Algérie, où pourtant, ils savent qu’ils sont indésirables. Le drapeau algérien qu’il brandissent au cours de leurs manifestations n’est plus que celui des assassins de tant de héros kabyles qui vont de Abane Ramdane, Amirouche, Krim Belkacem …, pour ne citer que ceux-là, à ceux du Printemps Noir. Il me semble qu’ils sont désinformés et qu’ils ont oublié toutes nos larmes, toutes nos souffrances, tous nos sacrifices et nos révoltes de ces 57 dernières années. De mon côté, je n’oublie pas les sacrifices ineffables consentis par nos parents contre le colonialisme. C’est la poursuite de cette lutte contre le colonialisme et pour la liberté qui nous a motivés pour revendiquer le droit à l’autodétermination du peuple kabyle. Le système qui s’était créé une clientèle-relais en Kabylie est mort. J’invite ceux qui manœuvrent en eaux troubles pour ramener la Kabylie dans le déni de son existence et de sa langue à ouvrir les yeux et à se mettre au diapason de la liberté et de la dignité de la Kabylie, en brandissant deux drapeaux d’honneur, l’amazigh et le kabyle. Aujourd’hui, il faut se rappeler ce que nous a enseigné Salem Chaker ou Youcef Zirem. Chaker a écrit : « Il est donc temps de sortir de cette logique suicidaire qui pousse les Kabyles à porter d’abord le combat… des autres et à oublier leurs intérêts propres ». L’écrivain Youcef Zirem vient de poster sur sa page facebook : « Il ne faut pas avoir peur, ni du drapeau kabyle, ni du drapeau amazigh…. Il ne faut jamais avoir peur des différences, ce sont elles qui nous enrichissent ».  Les jours qui nous attendent seront probablement pleins de drames et ce n’est que dans notre solidarité que nous saurons triompher de nos épreuves et de nos adversaires.

Vous êtes à la tête d’un mouvement qui n’a jamais cessé de se battre, quelles en sont ses propositions pour une sortie de crise la moins coûteuse ?

Pour l’Algérie, mes propositions de sortie de crise sont contenues dans ma première réponse.  Pour ce qui concerne la Kabylie, la seule sortie de crise possible pour elle est de se recentrer sur elle-même et sur ses intérêts. De ce fait, j’appelle toutes les forces vives de la Kabylie au dialogue et à la concertation pour ne pas laisser de nouveau l’Algérie engloutir la Kabylie et ses immenses sacrifices. Quelles que soient nos différences, nos inimitiés, nos écorchures mutuelles, l’heure est suffisamment grave pour me commander personnellement de taire mes ressentiments envers ceux qui agissaient contre moi pour aller vers mes frères avec lesquels je dois travailler au profit de la liberté et de la dignité du peuple kabyle. Nous devrions construire un ensemble suffisamment cohérent pour la sauvegarde de la Kabylie et, au besoin, pour commencer dès maintenant à organiser des actions unitaires en gardant chacun son identité politique en attendant d’aller plus loin dans nos rapprochements.

Un mot pour conclure ? 

L’heure est aux retrouvailles pour faire bloc devant les périls qui menacent la Kabylie. Demain, une fois plus forts, nous serons solidaires avec tous les peuples d’Algérie ; Pour le moment, notre devise est de faire passer « la Kabylie avant tout ! »

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