Entretien/ Masin Ferkal : « peu de voix s’expriment en faveur des Amazighs de Libye »

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  • La situation en Libye n’est pas du tout rassurante. La voix des armes dépasse celle de la solution politique. Quelle lecture en faites-vous ?

Masin Ferkal : Effectivement, la situation en Libye est loin d’être rassurante. Il faut d’ailleurs souligner que la Libye post-Kadhafi n’a jamais connu de période de véritable paix et de stabilité réelle. Cela s’explique par les calculs divers et variés qu’il y a toujours eu parmi ce qui peut être qualifié de classe politique libyenne ou, disons, des prétendants au pouvoir après la chute de Kadhafi. Il y a également la complexité des différentes composantes de ce que l’on peut désigner par « société » libyenne qui est le résultat et le produit de quarante-deux ans de règne du despote de Kadhafi qui a su semer l’ignorance et éradiquer le rationalisme, qui ne facilite nullement les choses. Enfin, il faut noter également l’implantation de l’islamisme au sein de la société et le rôle joué par les monarchies du Golfe pour alimenter les réseaux djihadistes en Libye.

Aussi, il faut rappeler que les tensions entre Libyens ont déjà commencé en août 2011, alors que Kadhafi était encore vivant. En effet, le 3 août 2011 le Conseil national de transition (CNT)1 a rendu public la « déclaration constitutionnelle » qui annonce que « la Charia Islamique est la source principale de la législation ». Cette même déclaration qui rajoute que « l’arabe est la langue officielle, en garantissant les droits culturels des composantes de la société libyenne et les langues de celles-ci sont considérées comme des langues nationales » n’a pas été du goût des Amazighs qui l’ont contestée et ont fait savoir leur refus de tout texte qui ne reconnaît pas, à part entière, l’Amazighité de la Libye. Dans une déclaration en date du 18 août, des organisations de la société civile, réunies à At-Yefren, avaient rendu publique une déclaration par laquelle elles rejettent la déclaration constitutionnelle du CNT et avaient fait savoir que « la constitutionnalisation de Tamazight en tant que langue, culture, identité et civilisation est une revendication fondamentale de la mouvance amazighe en Libye et elle le restera ». Et les organisations d’Adrar n Infusen avaient averti que le Mouvement amazigh n’admettra pas sa remise aux “calendes grecques” tout en précisant que « le mouvement amazigh exige également l’intégration de Tamazight dans toutes les institutions publiques ainsi que dans la vie quotidienne en tant que l’un des fondements de l’identité nationale ». Elles rajoutent que « Tamazight est une responsabilité nationale et un bien commun de tous les Libyens sans exception. Seule son inscription dans la constitution garantira sa protection ». Une manifestation publique a eu lieu à Ifran (Yefren) en août 2011 où les Amazighs avaient exprimé leur rejet du projet du CNT.

En septembre 2011, c’est à Tripoli même que les Amazighs ont eu à exprimer leur détermination à se battre pour ne pas laisser passer des projets visant l’exclusion de l’Amazighité en Libye. Et le bras de fer entre les Amazighs et les différentes institutions qu’a connue la Libye d’après Kadhafi n’a jamais cessé.

Amazighs libyens
Les Amazighs de Libye engagés à se défendre

Il convient d’ailleurs de signaler que même s’il est vrai que les Amazighs ont, bien entendu, gardé les armes et assurent leur propre sécurité et la protection de leurs territoires, mais ils n’en ont jamais fait usage pour exprimer leur désaccord avec les autres parties hostiles à l’Amazighité en Libye. Ils ont favorisé le dialogue et l’action pacifique et « civilisée », comme ils aiment à le dire eux-mêmes.

Ce choix des Amazighs qui ancré dans leur culture d’essence pacifique n’est malheureusement pas le choix de nombreuses composantes de la société et du champ politique libyens. La violence et le recours aux armes est monnaie courante, voir le seul langage connu par certains. C’est ce qui explique, en partie, la situation que vit la Libye aujourd’hui. Bien entendu, il y a des enjeux économiques et stratégiques très importants et qui engagent plusieurs puissances qui ont trouvé un terrain propice pour engager une guerre par procuration.

  • Les Amazighs font face à une sorte de coalition soutenue principalement par la France. Quels en sont les intérêts de l’Hexagone ?

En réalité, c’est le Gouvernement d’entente nationale (GNA), issu de l’accord de Skhirat2 et reconnu par les Nations unies, qui fait face à cette coalition d’Etats et monarchies arabes à savoir l’Egypte, l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis3, ainsi que la Russie et des puissances occidentales notamment la France et les USA qui soutiennent Khalifa Haftar4.

Il convient en revanche de signaler que le GNA est soutenu, dans son action militaire, par le Qatar, une autre monarchie arabe, ainsi que la Turquie dont le président actuel, Erdogan, rêve d’un nouvel empire ottoman.

Sous prétexte de vouloir chercher une solution pacifique et pour aider la Libye à retrouver une stabilité politique, la France a fait le choix de miser sur Khalifa Haftar présenté comme étant l’homme capable de « nettoyer » la Libye des milices islamistes favorables aux Frères musulmans qui auraient pris en otage le gouvernement de Fayez Sarraj. Seulement que ce fou de guerre, revenu en Libye en 2014 dans le seul objectif de prendre le pouvoir,  crée sa propre force militaire s’appuyant sur des milices islamistes, notamment madkhalistes5, et en recrutant des mercenaires principalement soudanais et tchadiens.6 La présence d’anciens du régime de Kadhafi aux côtés de Haftar a facilité la réactivation des anciens réseaux de mercenaires utilisés par Kadhafi. Khalifa Haftar nomme son armée « Forces armées arabes libyennes », nom que les médias et la classe politique occidentaux feignent d’ignorer et préfèrent utiliser plutôt le nom de « Armée nationale libyenne » (ANL) qui, certainement passe mieux. Comme si ces médias et cette classe politique avaient le souci de soigner l’image de leur « maréchal ».

Au sujet des mercenaires, nous apprenons récemment que même les Russes sont de la partie en matière de mercenaires puisqu’un rapport d’experts des Nations Unies fait état de l’implication de la société ChVK Wagner qui a déployé en Libye entre 800 et 1200 militaires depuis octobre 2018.7 Bien entendu, c’est en connaissance de cause que la France a fait le choix de soutenir Khalifa Haftar pour le porter au pouvoir par les armes. Il convient d’ailleurs de signaler que la France est restée silencieuse devant tous les crimes de guerre commis par Haftar ces derniers jours, notamment le bombardement de quartiers résidentiels à Tripoli, le bombardement d’un hôpital et d’une cité universitaire accueillant des réfugiés.

Faudrait-il rappeler également que l’implication de la France a pris des proportions importantes puisqu’en 2016 trois officiers de l’armée française sont décédés dans accident d’avion opérant pour le compte de Haftar dans le sud libyen. En juillet 2019, c’est un missile appartenant à la France qui a été retrouvé dans un dépôt de milices de Haftar délogées par les forces du GNA au sud de Tripoli. Il n’est pas exclu d’ailleurs qu’il y ait des mercenaires engagés parmi la France et qui soient au service de Haftar. Et à ce sujet, il convient de noter que des mercenaires occidentaux auraient été engagés par deux sociétés militaires privées basées à Dubaï, sont arrivés en Libye en juin 2019 pour soutenir Khalifa Haftar dans son offensive contre Tripoli. Cette information a été révélée par le site Bloomberg8 qui a eu accès à un rapport confidentiel des Nations unis qui fait état de cette opération.

Amazighs de Libye
Les forces armées amazighes libyennes

Dans ce contexte, les Amazighs, tout en étant farouchement contre Haftar qui est considéré par eux comme un arabiste raciste et anti-amazigh et un héritier du kadhafisme, ils ont observé une sorte de neutralité en refusant d’entrer en guerre. Ils considèrent en effet que la solution au « problème » libyen ne peut être trouvée que dans le dialogue dans un cadre politique. Bien entendu, ils assurent en même temps la protection de leurs territoires et observent la plus grande vigilance. Mais les provocations des milices de Haftar et leurs menaces sur le territoire amazigh notamment du côté d’At-Willul qui contrôlent le poste frontalier de Chibou – Ikhef n Ajdir, connu sous le nom arabe de « Ras Jdir », a contraint les forces armées d’At-Willul à mener, le 13 avril, une opération par laquelle elles ont, en quelques heures seulement, délogé et neutralisé des milices qui ne sont rien que des cellules dormantes de Haftar stationnées dans les cinq villes arabes9 limitrophes à Zouara en prévision d’une attaque que Haftar envisageait pour prendre le contrôle de Zouara et, par la même, le poste frontière d’Ikhef n Ajdir, principal point de passage sur la frontière séparant la Tunisie et la Libye. Ayant très mal pris cette opération, les Forces armées arabes libyennes de Khalifa Haftar ont dépêché le soir même deux drones émiratis qui ont frappé des positions des forces armées de Fessatou (Jadu), une autre localité amazighe à Adrar n Infusen, faisant 8 morts. Dès le lendemain, et à l’occasion des funérailles des huit combattants amazighs de Fessatou, les commandements militaires amazighs d’Adrar n Infusen et d’At-Willul ont décidé d’entrer en guerre contre Haftar. Le 15 avril des unités ont quitté Zouara et Adrar n Infusen en direction de Tripoli pour renforcer les troupes du GNA.

La France, comme l’ensemble de la Communauté internationale d’ailleurs, n’a pas condamné l’attaque de Haftar en territoire amazigh, pourtant resté neutre, et a continué à fermer les yeux sur ses horreurs. Et l’implication directe des Amazighs dans la guerre contre les Forces armées arabes libyennes de Khalifa Haftar n’a pas fait changer de position à la France qui a continué à apporter son soutien au criminel. Pourtant, la France sait à quel point les Amazighs de Libye sont loin de participer à un projet terroriste ou islamiste ; la France connaît l’attachement des Amazighs à la démocratie et à l’édification d’un Etat de droit qui ne soit ni entre les mains des militaires ni entre ceux des religieux. La France sait à quel point les Amazighs tiennent au respect de la diversité et au respect de toutes les particularités en présence en Libye.

Les intérêts de la France ne peuvent être que des intérêts d’ordre économiques, notamment énergétiques. Et la France montre, une fois de plus, que les valeurs qu’elle prétend défendre – à savoir la Liberté et la démocratie et les droits de l’Homme – sont le dernier de ses soucis. Au point de soutenir un fou de guerre, sans aucune légitimité, dans une tentative de coup d’état fermant les yeux y compris sur des exactions qui relèvent de crimes de guerre.

  • Vous avez appelé à un soutien aux Amazighs, votre appel a eu des échos ?

Pour être honnête, au sein de Tamazgha, qui a lancé l’appel, nous restons déçus. Il est vrai qu’il y a des réactions un peu partout à travers le monde amazigh. Beaucoup de personnes ont réagi positivement. Mais cela reste très loin des possibilités qui sont à notre portée et du potentiel réel des Amazighs à travers le monde. Ne serait-ce qu’au niveau du soutien symbolique, peu de voix s’expriment en faveur des Amazighs de Libye. Les partis politiques, les associations et els diverses organisations de la société civile restent globalement silencieuses. Les médias ou les sites internet, mais aussi sur les réseaux sociaux, l’expression amazighe sur la situation en Libye reste très timide.

  • La Libye risque de connaître le même sort que beaucoup de pays, à savoir la partition. Serait-elle une solution ?

Toutes les solutions sont viables à partir du moment où elles sont décidées d’un commun accord et avec l’acceptation des premiers concernés. Et il ne faut surtout pas adopter des « solutions » qui vont à l’encontre de la volonté de ces derniers.

Partition, séparation, autonomie, décentralisation, fédéralisme,… appelons-le comme on veut, ou aussi une solution dans une Libye unie, le plus important est que les Libyens décident eux-mêmes de leur sort.

Le problème se poserait lorsque cette soi-disant solution par la partition de la Libye émanerait de forces étrangères, comme la France par exemple, et qui se rendent compte que cette partition permettrait de porter au pouvoir leurs supplétifs dans une partie de la Libye – faute de conquérir l’ensemble du territoire – et qui leur permettrait de réaliser leurs projets qui n’ont rien à voir avec les intérêts des Libyens.

Ce qui nous intéresse, nous, en particulier étant les intérêts des Amazighs qui peinent à se faire entendre depuis 2011. Et non seulement, ils ne se font pas entendre, mais ils ne peuvent avoir confiance en aucune partie des grands courants en compétition politique en Libye qui sont toutes hostiles à l’Amazighité. Il paraît donc évident que les Amazighs doivent mener une sérieuse réflexion pour trouver une solution qui leur garantirait une réelle émancipation et une réelle protection de leur liberté et leur existence en tant que tels.

  • Un dernier mot.

Mon mot de la fin, pour cet entretien, je veux l’adresser aux Amazighs de manière générale et aux Kabyles en particulier. Certes, les Amazighs de Libye sont en train de mener un combat pour leur existence, mais leur combat est important pour l’avenir de l’ensemble des Amazighs. La parcelle de terre qu’ils sont en train de défendre est une partie de Tamazgha arrachée à cette idéologie obscurantiste mortifère qui a programmé l’éradication de l’Amazighité. Ils ont payé cher sa libération et cela fait neuf ans qu’ils la protègent et la défendent. Des centaines d’hommes se sont sacrifiés, parmi eux un Kabyle ; Ceɛban At Ḥemmu (Chabane Slimani).Nous ne devons jamais perdre cette parcelle, après tant de sacrifices. Nous devons même en gagner d’autres. C’est pourquoi l’ensemble des Amazighs doivent les soutenir, chacun.e là où il/elle est, comme il/elle le peut, pour qu’ils ne se sentent pas seuls, mais aussi pour que le monde sache que ces Amazighs de Libye peuvent compter sur leurs compatriotes, leurs frères et sœurs, qui se reconnaissent dans leur combat. Toute initiative, quelle qu’elle soit, ne peut que leur être utile.

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1 Le CNT a été créé le 27 février 2011 pour coordonner les différentes villes de Libye libérées des troupes de Kadhafi tombées aux mains des opposants à Kadhafi qui ont pris les armes contre lui. Le CNT était alors le cadre dans lequel se sont retrouvés les représentants de l’insurrection. Son siège a été fixé à Benghazi.

2 L’accord de Skhirat est signé sous l’égide de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (MANUL) et du Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU pour la Libye, l’Allemand Martin Kobler. La réunion qui s’est tenue à la ville de Skhirat, une ville balnéaire à une trentaine de kilomètres au sud de Rabat près de Tamesna, a rassemblé des délégués de partis politiques libyens, des membres de la société civile mais surtout une délégation de du Congrès général national (CGN) siégeant à Tripoli ainsi qu’une délégation de la Chambre des représentants (CDR) siégeant à Toubrouk. A noter que les Amazighs ont été exclus de cette réunion. L’accord était censé sceller la réconciliation entre les deux parlements rivaux et faire cesser le conflit armé qui oppose les milices des deux camps qui s’affrontent depuis l’été 2014.

3 Les Emirats arabes unis (EAU) est l’Etat le plus actif au sein de cette coalition. C’est cette monarchie qui assure l’intendance de cette guerre que mène Haftar.

4 Khalifa Haftar a fait partie du Mouvement des officiers libres qui a été derrière le coup d’État du 1er septembre 1969 contre la monarchie sanoussie et qui a propulsé Kadhafi au pouvoir. En avril 1987, il est fait prisonnier par l’armée tchadienne lors de l’opération Epervier menée par le Tchad, soutenu par la France et les USA, contre les troupes de Kadhafi stationnées illégalement dans la bande d’Aouzou, à la frontière tchado-libyenne. Libéré de prison, il change de camp et avec le soutien des USA, il forme la « Force Haftar » dont la base est au Tchad dont le but d’organiser un coup d’Etat en Libye ce qui ne verra jamais le jour. En décembre 1990, il s’exile avec ses hommes aux USA où il s’installe et il a continué à travailler sur l’organisation d’un coup d’Etat en Libye, un coup d’Etat, là encore, qu’il n’a jamais pu réaliser. Sa collaboration avec les USA et la CIA en particulier lui a valu le surnom de l’«homme des Américains» par les Libyens.

5 Les « madkhalistes » sont les adeptes du madkhalisme qui est une variante de l’islamisme au sein du mouvement salafiste. Le madkhalisme fondé sur les écrits du saoudien Rabiâ al-Madkhali. En résumé, les madkhalistes aiment l’ordre, l’armée et la charia. En son temps, Kadhafi les a utilisés.

7 Plusieurs médias ont fait état du rapport des experts de l’ONU qui évoque, entre autre, ces mercenaires russes. Voir par exemple cet article du site suisse TDG « Des mercenaires russes et syriens en Libye » : https://www.tdg.ch/monde/onu-mercenaires-russes-presents-libye/story/28091086

8 : “Western Team Went to Help Moscow’s Man in Libya, UN Finds” (14 mai 2020) : https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-05-14/western-mercenaries-went-to-libya-to-help-moscow-s-man-un-finds

9 Il s’agit, d’est en ouest, de Adjaylat, Jmaïl, Regdaline, Zaltan et al-Assah. Ces villes sont toutes récentes. Les régimes, notamment celui de Kadhafi, a encouragé cette installation et a soutenu les nouveaux venus dans le but de mettre en œuvre son projet d’arabisations des Amazighs. Et là, en particulier, il s’agissait d’absorber et de minoriser Zouara.

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