Ferhat Mehenni: « On ne triche pas avec l’Histoire »

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Le président du gouvernement provisoire kabyle en exil, mas Ferhat Mehheni revient dans cet entretien avec Kabylie-news sur les événements qui secouent actuellement la Kabylie en général et l’Algérie en particulier. Il nous livre une analyse d’une grande justesse et éclairée des changements qui s’opèrent actuellement sur la  rive sud de la Méditerranée.

  • Kab-news.com: Près de 7 mois après le début des manifestations contre le système en place, rien ne semble déranger les tenants du pouvoir. Comment peut-on expliquer cet entêtement du pouvoir à perdurer encore ?

Ferhat Mehenni : A terme, un mouvement populaire sans direction ni programme, quelle que soit sa force de mobilisation, est voué à l’échec et à la manipulation. En effet, à la faveur de cette Révolution du Vendredi, un clan du commandement militaire a tiré les marrons du feu ; il en a profité pour opérer un coup d’Etat à travers la démission de Bouteflika, puis l’arrestation de quelques éléments de sa garde rapprochée. Il se donne le beau rôle de présenter ces actes comme la satisfaction des revendications de la rue. Le nouveau pouvoir veut « aller au plus vite à l’élection présidentielle » pour se faire consacrer par les urnes, obtenir la légitimité qui lui manque au regard de la communauté internationale, le tout, sans changer de système. Un tour de passe-passe qui va faire prendre du vieux pour du neuf.

  • La Kabylie donne l’impression de vouloir accompagner ce mouvement dans l’espoir d’en finir avec un système honni. Pensez-vous que l’engagement de la Kabylie dans ce soulèvement est nécessaire ?

La mobilisation des médias officiels pour cette étape électorale fait croire, non sans raison, que seuls les Kabyles s’y opposent. En vérité les non-kabyles qui continuent de marcher avec eux pour la chute de ce système ne sont autres que des éléments de Rashad, une nébuleuse islamiste internationale aux ordres du Qatar, de la Turquie et de l’Iran. Les Kabyles qui s’investissent dans ce mouvement avec force sincérité ne savent pas quelle histoire ils sont en train de servir. Partis sur la base de valeurs humaines nobles, la lutte pour la démocratie, les droits humains et la laïcité, ils se retrouvent entraînés, à leur insu, dans des combats relevant d’enjeux géostratégiques moyen-orientaux, voire mondiaux, complètement aux antipodes de ceux pour lesquels ils prennent d’assaut chaque vendredi les rues d’Alger.  Pire ! L’action collective des Kabyles contre le système est vécue par tous les antikabyles, majoritaires en Algérie, comme une « kabylisation du Mouvement », autrement dit, une nouvelle tentative des Kabyles de prendre le pouvoir et d’empêcher l’avènement d’une république algérienne arabo-islamique. Ils auront beau renier leurs origines kabyles, se cacher derrière leur doigt « xawa-xawa », on leur prêtera toujours des intentions kabylistes. « La force d’une conviction écrase toutes les preuves de sa réfutation » disions-nous déjà ; Pitoyable est donc cette situation dans laquelle ils se retrouvent piégés : Ils pensent servir la démocratie là où, en réalité, ils consolident la dictature ; ils demandent un Etat civil et ne se rendent pas compte qu’ils confortent l’Etat militaire, ils revendiquent la laïcité et se font les complices inconscients d’un mouvement théocratique comme Rashad.  On ne triche pas avec l’Histoire. Ou les Kabyles s’assument en tant que tels et tout le monde les respectera, ou ils se renient et leurs partenaires les prendront pour des traîtres indignes de la moindre confiance. Pour les Kabyles et pour l’Algérie, seule une indépendance de la Kabylie rétablira la confiance, le respect et la fraternité. Toute autre solution est du bricolage et de l’errement.

  • De plus en plus de voix appellent à la reconnaissance des régions. Cela marque-t-il la fin de l’état jacobin ?

Les voix qui s’élèvent dans ce sens sont presque exclusivement kabyles et n’auraient jamais osé se prononcer s’il n’y avait la question kabyle et le tabou brisé par le MAK. Cela nous avait donné tort d’avoir eu raison les premiers. Tant mieux que des élites commencent enfin à prendre conscience de la justesse du combat pour la cause kabyle, mais elles seront plus crédibles à parler de la Kabylie en tant que pays, en tant que nation plutôt qu’en tant que « région ». Elles font encore dans le déni d’existence et dans le déni de la réalité. De toutes les façons, demain, tout le monde sera du MAK.

  • Une opération « zéro kabyles » est lancée par des personnes du côté de l’ouest algérien. Cela a fini par vous faire réagir. Pour quelle raison ?

C’est un génocide kabyle qui est programmé lors d’un conclave qui a duré trois jours et qui a regroupé, à Mostaganem plus d’une cinquantaine de fonctionnaires, essentiellement des militaires et des politiques. La sécurité a été assurée par les services algériens. Gaid Salah les a précédés et leur en a donné le « la » en désignant les Kabyles comme les coupables d’une nouvelle colonisation de l’Algérie. Le fait que l’un de ces planificateurs de cette opération soit membre de la Commission qui va superviser les présidentielles du 12/12/2019 implique officiellement le Commandement militaire et son porte-voix Gaid Salah. La méthode retenue serait sélective et graduelle. Il y aura d’abord « zéro Kabyles » dans l’armée, la police, le gouvernement et l’administration, puis « zéro Kabyles » dans l’investissement, la finance, l’industrie, l’agriculture, « zéro Kabyles » dans les médias, les professions libérales, sur les listes électorales et, enfin « zéro Kabyles » dans la rue, voire sur Terre… Si des puissances étrangères y sont favorables, pour des raisons de calculs géostratégiques, de racisme ou de vengeance, selon les pays en question, cela montre on ne peut mieux que l’Algérie du Commandement militaire au pouvoir aujourd’hui, est une république bananière et ses gouvernants des pions au service des pays étrangers. Nous ne pouvons pas nous taire devant l’annonce quasi officielle d’un programme d’extermination de notre peuple. Le surdéploiement militaire de l’ANP en Kabylie, l’assassinat d’un premier général kabyle dans son bureau à Alger, celui d’un médecin sur la route d’Azzefoun n’en seraient que les signes avant-coureurs. Nous avons saisi l’ONU, l’Union Africaine et l’Union Européenne pour les prendre à témoins de ce massacre projeté à grande échelle et leur demander de mettre la Kabylie sous administration internationale.  Dans tous les cas, la Kabylie ne craint personne même si elle préfère négocier les modalités de son indépendance que d’avoir à affronter des hordes d’assassins.

  • Comment voyez-vous l’avenir le plus proche de ce soulèvement contre le système ?                     

L‘avenir est à la désillusion. La répression va se généraliser à mesure que la date butoir des élections présidentielles s’approche. Le degré de mobilisation de la rue va la rendre encore plus féroce. Ainsi, ou la peur prend le dessus ou la violence va se généraliser. La dictature ou le chaos. Ce sera alors la fin de la protestation de la rue ou la chute du système.

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