L’art et l’Islam Kabyle, Par Ameziane Kezzar

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Le monde de l’Islam a traduit les Grecs. Il a traduit la philosophie, les sciences et la rhétorique qu’il a exploité et exploite encore pour répandre le dogme islamique. « Ils (les Arabes) cherchent par ce moyen de traduction à s’approprier un contenu scientifique et/ou philosophique, qui peut avoir valeur de vérité », écrivait Rémi Brague, dans « Les grecs, les Romains et nous, l’Antiquité est-elle moderne ? ». En revanche, « Les Romains, selon le même auteur, sont mûs, en plus de la philosophie, des sciences et de la rhétorique, par des critères esthétiques. C’est pourquoi la beauté permet de tolérer un contenu peu conforme à l’orthodoxie philosophique ou morale régnante : ainsi Lucrèce l’athée, est-il recopié par des Chrétiens ; l’Art d’aimer d’Ovide » est recopié par des gens qui ont fait vœu de chasteté. Parce que c’était Lucrèce et Ovide. La poésie antique, n’est pas parvenu au monde arabe et islamique. Ou, si elle est, c’est tout au plus sous la forme de florilège de sentences morales. »
Les Arabes, contrairement aux Romains, n’ont donc pas traduit tout ce qui est lié à l’esthétique : sculpture, peinture, théâtre (tragédie, comédie), poésie et prose. Enfin, tout ce qui a rapport avec la mythologie, voire les croyances anciennes grecques et méditerranéennes.

Si nous prenons le cas d’Anzar, l’un des mythes fondateurs de la culture kabyle, il est décrit par la traditions selon les critères esthétiques gréco-romains : dieu aux cheveux longs, le front ceint du bandeau (une image qui rappelle les illustrations et les statues des divinités antiques que les ancêtres des Kabyles ont, sans doute, vues à l’époque gréco-romaine et transmises à la postérité). Il (Anzar) surprend une jeune fille se baignant, toute nue telle une nymphe, dans les eaux argentées d’une rivière. Toute la descriptions est faite selon les critères esthétiques grecs. Il n y a pas longtemps, les Kabyles, durant la cérémonie d’Anzar, offraient encore, symboliquement, à la divinité de l’eau une jeune fille nue. Un héritage antique qui a traversé le désert islamique. Triomphant, l’Islam a mis fin à la tradition du Nu, 3aRaa/3ari, en arabe, qui est devenu Ll3aR. Il (l’Islam) a – en traduisant Platon qui, dans sa République prêche l’inutilité de l’art – exclu du village toutes les activités artistiques comme le théâtre (amghar uceqquf), la poésie profane, la musique (notamment la flûte/instrument de Bacchus), la sculpture des objets érotiques, notamment par les bergers… (Toutes ces activités étaient devenues champêtres, des activités honteuses).

Nos ancêtres proches, en adoptant l’Islam, ont délaissé (ou transformé) les fêtes païennes, prohibé le nu et diabolisé l’esthétique. C’est la guerre sainte contre la beauté. Les kabyles, comme tous les peuples conquis par l’Islam, se désintéressent de l’art, se consacrent entièrement à la religion qui est devenue leur seule source d’inspiration, voire leur culture. Jusqu’à nos jours, l’art reste timide dans nos villages et nos villes (même la parole des plus grands poètes contemporains n’a aucun poids devant celle d’un simple imam). Seul l’art subordonné à la morale religieuse est officiellement permis sur la scène « artistique » et dans les médias kabyles.

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