Lettre adressée à Tebboune : le CMA précise ses intentions

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Après sa première lettre adressée au chef de l’Etat algérien, où il l’invite  des pourparlers sur un statut pour la Kabylie, le Congrès mondial amazigh (CMA) explique dans cette seconde lettre son choix et répond aux interrogations, sommes toutes légitimes de la Kabylie. Nous publions le texte du CMA dans son intégralité.

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Lettre du CMA à Mr Tebboune : clarifications

Suite à la lettre adressée récemment par le Congrès Mondial Amazigh à Mr Tebboune, chef de l’Etat algérien, beaucoup de questions et de commentaires ont été publiés, ce qui nous amène à apporter quelques clarifications que nous espérons utiles.

Pourquoi le CMA s’adresse au chef de l’Etat algérien et pourquoi en ce moment ?
Le CMA s’adresse à Mr Tebboune, parce qu’il représente la plus haute autorité de l’Etat algérien tel que le prévoit la Constitution de ce pays et parce que la question centrale posée dans la lettre relève de sa compétence. Il lui appartient ensuite de se concerter avec les autres cercles du pouvoir algérien, notamment les militaires et le Parlement. Pour ce qui est du timing choisi, Mr Tebboune a promis de s’adresser à la Kabylie qui a refusé de voter le 12 décembre dernier et six mois plus tard il ne l’a toujours pas fait. Il a sûrement d’autres priorités et la Kabylie n’en fait pas partie. Mais la Kabylie qui souffre depuis des décennies, n’en peut plus d’attendre. De plus, il y a un projet de réforme constitutionnelle en cours. C’est donc le moment de s’exprimer et de mettre sur la table les questions cruciales et qui engagent le pays pour longtemps. Par ailleurs, la Kabylie doit faire face à des urgences, elle doit se reconstruire, elle doit penser à son avenir et à celui de ses enfants qui ne veulent plus subir les injustices et les violences. Pour faire face à tous ces défis majeurs la Kabylie a besoin d’un nouveau cadre relationnel avec l’Etat algérien. Cela urge car il n’est pas possible de n’offrir aux jeunes générations que le chômage, la peur, l’émigration, la dissolution de l’identité kabyle-amazighe dans l’arabo-islamisme, etc. Nous n’avons pas le droit de nous taire, nous avons le devoir d’agir pour trouver des alternatives nouvelles, dans l’intérêt de tous. En tant qu’ONG de protection et de promotion des droits des Amazighs, le CMA prend sa part de responsabilité en suggérant une solution constructive et pacifique par la discussion.

Pourquoi l’autodétermination?

D’abord il nous parait important de clarifier les choses concernant ce concept dans le but de le dédramatiser et même de le dépolitiser. Le droit à l’autodétermination ou droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est un droit fondamental et universel, inscrit dans les principaux textes juridiques de l’UA et de l’ONU dont l’Algérie est membre. Il est également inscrit dans la Constitution algérienne (article 30) et dans la déclaration d’Alger de 1976 sur les droits des peuples qui précise dans son article 5 que « tout peuple a un droit imprescriptible et inaliénable à l’autodétermination. Il détermine son statut politique en toute liberté, sans aucune ingérence étrangère». Qu’il soit donc bien clair que la revendication du droit à l’autodétermination est tout à fait légale, que ce soit du point de vue du droit algérien que du droit international. Par ailleurs il est utile de préciser que sur le plan étymologique, le droit de s’autodéterminer, signifie le droit de décider par soi-même et pour soi-même, individuellement et collectivement. Pour un peuple, le droit à l’autodétermination signifie le droit de choisir le statut juridique et politique de son territoire. Le choix du peuple se fait par la voie d’un référendum à l’issue d’une période de débats où chaque organisation politique, chaque citoyen doit pouvoir s’exprimer sans aucune pression ni entrave. En Kabylie, il y a des organisations politiques qui militent les unes pour l’indépendance, d’autres pour l’autonomie et autres formes de décentralisation. Chacun doit pouvoir exposer et défendre librement et pacifiquement ses idées afin de permettre au peuple de décider en connaissance de cause. En conclusion sur ce point, le droit à l’autodétermination doit être « détabouisé » et ses défenseurs ne doivent en aucun cas être diabolisés et encore moins criminalisés.

Est ce que le CMA a discuté avec le Mouvement d’Autodétermination de la Kabylie (MAK) avant de s’adresser à Mr Tebboune?

Le CMA est une ONG de protection et de promotion des droits des Imazighen, conformément au droit international. Ses statuts précisent qu’elle est indépendante des Etats et des organisations politiques. Mais l’indépendance du CMA ne lui interdit pas des échanges de point de vue avec d’autres organisations, y compris politiques, ni de discuter avec les représentants des Etats, mais en toute transparence. Cependant, pour le cas de cette lettre à Mr Tebboune, le CMA ne s’est concerté ni avec les représentants du MAK, ni avec aucune autre organisation. Il nous parait utile de rappeler à ce propos que depuis sa création en 1995, le CMA a toujours défendu le droit à l’autodétermination des Amazighs, comme moyen de restaurer leurs droits, tous leurs droits, y compris le droit de « conserver et de développer leurs propres systèmes ou institutions politiques, économiques et sociaux », comme le prévoient les normes internationales. Pour le CMA, le droit à l’autodétermination est un droit de l’homme qui n’est ni nouveau, ni tabou.

Est-ce que les Kabyles forment un peuple ?

Sans entrer dans les détails, disons qu’une communauté humaine dont les membres sont liés par une histoire, un territoire, une langue, une culture, un sentiment d’appartenance, forme un peuple, surtout si cette communauté souhaite s’identifier comme tel. Donc, les Kabyles forment un peuple si telle est leur volonté, sans aucune contestation possible. En Algérie, si les Chawis, les At-Mzab, les Kel-Tamasheq veulent s’auto-identifier comme peuples, ils en ont le droit le plus absolu. C’est pourquoi d’ailleurs le CMA utilise à la fois l’expression « peuple amazigh », pour désigner le peuple autochtone du territoire de Tamazgha, mais il accepte également l’expression « peuples amazighs » au pluriel parce que le CMA respecte le droit de chaque groupe amazigh de s’auto-identifier librement. Et cela ne divise en rien Imazighen. Les Amazighs de tous les pays partagent l’essentiel, comme l’histoire, la langue, le sentiment d’appartenance et beaucoup d’éléments civilisationnels mais chaque groupe dispose de ses spécificités locales qu’il est nécessaire de respecter. Cela n’empêche en rien la solidarité et la fraternité amazighe non seulement au sein d’un même pays mais aussi par delà les frontières des Etats. Il faut penser globalement comme Amazigh et agir localement comme Kabyle, Chawi, Touareg, Rifain, Achelhi, Amzavi, Anfusi…

Est ce que le CMA croit qu’il peut avoir un dialogue transparent avec le pourvoir algérien ?

D’abord, dans sa lettre CMA n’a pas demandé un dialogue entre lui-même et le pouvoir algérien. Le CMA défend les droits des Kabyles et de tous les Amazighs mais ne parle pas en leur nom. Il propose un dialogue entre les représentants de la Kabylie librement désignés et le chef de l’Etat algérien pour trouver une solution acceptable par les deux parties. Il appartiendra donc aux Kabyles de désigner selon des procédures qu’ils auront eux-mêmes décidées, qui les représentera dans les discussions avec le pouvoir algérien. Le CMA est prêt à accompagner et assister la délégation kabyle à toutes les étapes, avec le soutien d’experts de l’UA et de l’ONU. D’ailleurs un des membres du CMA est lui-même expert auprès des Nations Unies. Quant à la question de savoir si le pouvoir algérien sera animé de bonnes intentions ou pas, comment savoir ? Disons simplement : espérons que oui ! Mais si le gouvernement algérien ne fait pas preuve d’un engagement à participer à un dialogue de manière sincère et transparente, alors le dialogue s’arrêtera immédiatement et le pouvoir algérien assumera la responsabilité de l’échec et ses conséquences. Mais pour ce qui nous concerne en tant qu’ONG, nous devions faire cette proposition de discussion pour essayer de trouver une issue favorable à la Kabylie et à l’Algérie. Et s’il y a une fin de non recevoir, nous serons encore davantage légitimés dans le fait de faire appel à d’autres recours au niveau international. Et à propos de ces notions de « dialogue », « discussion », « négociation », sans rentrer dans les détails, disons simplement que nous voulons mettre fin au conflit éternel qui oppose le pouvoir algérien à la Kabylie et nous souhaitons le faire par la discussion avec l’objectif de parvenir à un accord équitable entre les deux parties et qui assure la paix dans ce pays.

Les Kabyles sont-ils différents des autres algériens ?

La majorité des algériens s’identifient comme des Arabes et c’est leur droit. Les Kabyles mais aussi les autres Amazighs d’Algérie et de toute l’Afrique du nord et Sahara (Chawis, At-Mzab, Kel-Tamasheq…), sont les autochtones de cette région et ils se distinguent par leur histoire, leur langue, leur culture, leurs traditions originales. Comment dans ces conditions, parler d’un seul peuple ? Ceux qui combattent l’amazighité, parlent d’un Etat algérien « uni et indivisible », mais qu’ils définissent à leur image, c’est-à-dire arabe et islamique ». Et à chaque fois qu’un Amazigh exprime sa différence, le bâton de la répression s’abat sur lui sans pitié. Cela n’est pas, cela n’est plus acceptable. Les Kabyles et tous les Amazighs ont le droit de vivre dans la dignité et le respect de leur identité. C’est un droit de l’homme fondamental non négociable. Et lorsque certains agitent la fibre sentimentale en affirmant que ceux qui sont morts pour l’indépendance de l’Algérie voulaient une Algérie unie, les jeunes générations leur répondent que ces morts-là sont d’une part très majoritairement des Amazighs et d’autre part ils sont morts pour que leur pays soit libre, que leurs enfants vivent libres et non pas soumis au racisme, à l’assimilation forcée, à la marginalisation, à la répression et à toutes les formes de domination. Quant à ceux qui rêvent ou font semblant de rêver que toute l’Algérie est amazighe, nous leur disons qu’historiquement oui, toute l’Algérie et toute Tamazgha étaient amazighes et nous aurions aimé conserver l’amazighité de tout ce territoire, mais la réalité d’aujourd’hui est que l’amazighité ne survit plus que dans certains ilôts et dont les périmètres sont rongés chaque jour un peu plus par l’araboislamisation forcée. Tamazgha, terre mère des autochtones Amazighs a malheureusement perdu la grande majorité de ses territoires et il n’en reste aujourd’hui que des fragments dispersés et menacés de disparition. Il est donc impératif de penser à des mesures urgentes et fortes pour espérer sauver les restes encore vivants de la grande Tamazgha. Si nous ne le faisons pas tout de suite, Tamazight ne sera qu’une trace dans l’histoire que les générations à venir ne verront plus que dans les musées. Cela est déjà le cas par exemple dans l’Archipel Canarien où la langue amazighe a complètement disparu mais également en Tunisie où le processus d’effacement de l’amazighité est presque achevé après des siècles de génocide amazigh et de colonisations, mais aussi dans une majorité de territoires d’Algérie, à l’est, à l’ouest et au sud du pays. Avant de parler d’une éventuelle reconquête des territoires amazighs perdus, il faut d’abord sauver durablement l’amazighité là où elle survit encore.

Pourquoi le CMA se trouve en France ?

Le CMA ne se trouve pas en France, mais dans les pays de Tamazgha, très majoritairement. Plus de 80% de ses membres vivent et travaillent de manière permanente dans les pays de Tamazgha, dont ses deux co-présidents. Le CMA a seulement son siège administratif en France et cela n’est pas par choix mais parce que aucun pays de Tamazgha n’accepte d’accueillir notre ONG internationale amazighe indépendante. L’Algérie est d’ailleurs le seul Etat de Tamazgha à avoir interdit les congrès du CMA, les réunions de ses membres et même ses conférences et séminaires de formation organisés avec le soutien de l’ONU. Le siège administratif du CMA est en exil en France comme se sont exilés dans ce pays des millions d’Amazighs fuyant les injustices et les violences institutionnelles dans leur pays natal. Et c’est pour nous, justement l’occasion de saluer le courage et l’abnégation des membres du CMA dans tous les pays de Tamazgha qui travaillent bénévolement et souvent dans des conditions de précarité économique et d’insécurité. Merci à eux !

Tizi-Wezzu, 26/05/2970 – 7/06/2020

Le Bureau du CMA.

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