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Masin Ferkal à propos de l’atteinte à la mémoire de Matoub : « l’Etat algérien vise la destruction de la Kabylie »

Masin Ferkal à propos de l’atteinte à la mémoire de Matoub : « Etat algérien vise la destruction de la Kabylie »
Ecrit par Hichem B

Massin Ferkal, militant infatigable de la cause amazighe est aussi porte-parole du Collectif pour la défense de la mémoire de Lounès Matoub. Ce Collectif est né le 24 novembre 2018  lors d’une réunion qui s’est tenue à Paris et qui a rassemblé des militants scandalisés par les tentatives
d’instrumentalisation de la mémoire de Lounès Matoub par l’Etat algérien dont l’objectif est de pervertir le combat de Lounès Matoub. Dans cet entretien Massin revient sur les objectifs de la mise sur pied de ce Collectif et commente l’actualité liée à la mémoire du Rebelle.

Vous avez lancé un appel pour un rassemblement afin de dénoncer les tentatives d’atteinte à la mémoire du Rebelle, quelles sont ces tentatives et d’où viennent-elles ?

Les tentatives d’atteinte à la mémoire de Lounès Matoub, tentatives d’instrumentalisation de cette mémoire dans le but de pervertir le combat du Rebelle, sont multiples. Elles ont commencé depuis quelques années. Mais ces derniers temps, les autorités algériennes, aidées par des supplétifs en Kabylie, ont multiplié leurs attaques jusqu’à atteindre l’humiliation. Ainsi, lorsque le préfet de police de Tizi-Ouzou ou encore un ministre du gouvernement de l’Etat algérien se rendent dans la demeure de Lounès Matoub et osent même se prendre en photo dans le salon de celui qui a combattu l’Etat qu’ils représentent, cela atteint le summum des provocations et des humiliations. En novembre 2017, dans son discours en kabyle, le chef du gouvernement algérien Ahmed Ouyahia a eu le culot de « rendre hommage », dans des termes religieux, à Lounès Matoub comme étant un des martyrs pour le « devoir national ». Le projet de musée à Taourirt Moussa, financé par l’Etat algérien, est l’autre atteinte à la mémoire de Lounès. Il a été même annoncé à un certain moment que la demeure de Lounès serait intégrée dans ce musée algérien. Récemment encore, l’Université de Tizi-Ouzou a été instrumentalisée pour souiller la mémoire de Lounès Matoub puisque le préfet de police de Tizi-Ouzou, encore lui, était là pour « rendre hommage » à Lounès Matoub. Bien entendu, certains verront tout cela comme étant véritablement une reconnaissance. Sont-ils naïfs ou cautionnent-ils la stratégie de l’Etat algérien ? Ou encore font-ils partie de ces supplétifs qui tiennent la main à l’Etat-DRS pour accomplir sa sale besogne en Kabylie ? Mais l’Etat algérien ne saurait duper personne, encore moins celles et ceux qui se réclament fièrement du combat du Rebelle. Comment croire qu’un Etat criminel anti-amazigh que Lounès Matoub a combattu sa vie durant, un Etat qui serait responsable de son assassinat en 1998, puisse vouloir lui rendre hommage aujourd’hui. Un Etat qui, par ailleurs, demeure le même et dont l’idéologie, arabo-islamique anti-amazighe, n’a été que renforcée. En 2001, qui a tué plus de 130 Kabyles ? Ce sont bien les gendarmes et militaires de cet Etat. Pendant les manifestations qui ont suivi l’assassinat de Lounes Matoub, qui a assassiné Redouane Salhi, Rachid Aït-Idir et Ouali Hamza ; trois jeunes manifestants ? Ce sont bien les gendarmes et autres supplétifs du régime algérien. Qui a tiré une rafale de cinq balles sur le même Lounès Matoub le 9 octobre 1988, près de Michelet ? C’était bien un gendarme algérien de la brigade de Michelet. Et c’est ce même Etat que la population kabyle accuse de l’assassinat de Lounès depuis 1998 : les centaines de milliers de manifestants qui sont sortis à travers la Kabylie au lendemain de l’assassinat ne criaient-ils pas tous « Pouvoir assassin ! » ?

Lounès Maoub

Lounès Matoub

Le collectif mis sur pied réunit plusieurs militants et fans de Lounès, quelles seront ses missions ?

Sa mission principale, comme son nom le mentionne, reste la défense de la mémoire de Lounès Matoub. Il s’emploiera à organiser la mobilisation à même de contrer l’offensive de l’Etat algérien et œuvrer pour que la mémoire de Lounès Matoub soit protégée des menaces de ceux-là qui l’ont assassiné et dont le seul objectif est la perversion du combat du Rebelle.

Comment analysez-vous le rapprochement entre une partie de la famille du Rebelle avec les autorités ?

Si cette partie de la famille de Lounès Matoub s’est vraiment rapprochée des autorités algériennes, cela est vraiment grave. Comme dirait l’expression : « Lounès se retournerait dans sa tombe ». Et si tel est vraiment le cas, cela est une trahison de la mémoire de Lounès. J’ai du mal à croire, et cela est incompréhensible, que des membres de la famille de Lounès puissent se rapprocher du principal accusé de l’assassinat de Lounès Matoub, je veux nommer l’Etat algérien. Encore une fois, tout laisse à croire que la piste privilégiée, vu les éléments connus à ce jour, reste celle de l’Etat algérien. N’oublions pas d’ailleurs que le pouvoir d’Alger, en 1998, suite à l’assassinat de Lounès, n’avait pas dénoncé l’assassinat et n’avait pas présenté ses condoléances ni à la famille ni à la population. Et je ne peux croire qu’une partie de sa famille puisse se rapprocher de cet Etat qui ne lui avait pas présenté ses condoléances et qui n’avait rien fait pour élucider cet assassinat. Ce dernier a même carrément fait obstruction à la vérité, et cela est admis par tous.

Nadia Matoub veuve du chanteur assassiné

Nadia Matoub veuve du chanteur assassiné

Et comment voyez-vous la position de sa veuve Nadia ?

Nadia Matoub a adopté une position qui l’honore. C’est la seule position qui a un sens et qui est cohérente avec l’idéal pour lequel Lounès s’est battu toute sa vie durant. Elle refuse tout amalgame de la mémoire de Lounès avec ceux qu’il a combattu et ceux qui l’ont probablement tué.

Récemment, Malika, la sœur de Lounès, a annoncé que le musée sera « privé ». Quelques jours après, elle rend publique son entrevue avec le wali de Tizi-Ouzou qui s’est engagé à accélérer la cadence des travaux. C’est quoi ce capharnaüm ?

D’aucuns peuvent annoncer ce qu’ils veulent ; cela n’engage qu’eux-mêmes. Et vous le dites très bien dans votre question, la communication qui a accompagné l’annonce de cette mascarade de musée est un véritable fourbi. Et par ailleurs, qu’il soit « privé » ou « non-privé », on sait, et c’est public, que ce projet est financé par l’Etat algérien que ce dernier a annoncé de la manière la plus officielle qui puisse exister, et ce dès le 20 août 2018. Et comme dirait l’autre « le reste n’est que littérature », ou encore « tout le reste n’est que parlotte ».

Rencontre entre Malika Matoub et M Mihoubi ministre de la culture

Rencontre entre Malika Matoub et M Mihoubi ministre de la culture

Un colloque national sur l’œuvre du Rebelle a été organisé récemment à l’université de Tizi-Ouzou. Cette rencontre a essuyé des attaques de partout, notamment à cause de la présence des autorités. Pourquoi dénoncer une telle initiative?

Si le principe de l’organisation d’un colloque dédié à l’œuvre et au combat de Lounès Matoub est à saluer, n’en demeure que l’initiative de l’Université de Tizi-Ouzou présente quelques problèmes. En effet, qu’est-ce qui justifierait cette volonté d’en faire un colloque « national » au mépris du caractère universel de l’homme et de son œuvre ? Il est regrettable de faire abstraction de l’attachement des Berbères à Lounès et à son œuvre, de l’influence de Lounès à travers Tamazgha, des travaux effectués à travers Tamazgha et par des chercheurs amazighs sur Lounès. Les délais expéditifs dans lesquels le colloque a été organisé, au mépris des règles et principes fondamentaux de tout travail scientifique, fragilisent la qualité du colloque. Ceci étant dit. La présence du Wali (titre turc par ailleurs, et donc non autochtone ni authentique, mais passons) est inadmissible. Que l’université qui a été le berceau du combat amazigh en Kabylie, qui a eu son influence sur l’ensemble du monde amazigh, soit mêlée à cette mascarade est une trahison sans précédent. Ce colloque a tout l’air d’une commande de l’Etat algérien qui avait calculé son coup. Il est même fort probable que le choix de la date est fait en fonction de son agenda politique. Peut-être qu’il cherchait la caution du monde universitaire pour donner de la « légitimité » à son opération d’instrumentalisation ?!   Et l’attitude des universitaires qui ont cautionné ce travestissement, notamment après le colloque, ne fait que confirmer cette hypothèse. Car au lieu de répondre sur la question fondamentale (présence du préfet au colloque), certains de ces universitaires font diversion et placent la question ailleurs… Je dirai in fine : Colloque de la trahison et forfaiture de la communauté universitaire. C’est paradoxalement « Communauté Universitaire » qu’étaient signés tous les papiers d’Avril 80. Nous en sommes bien loin aujourd’hui.

Remise du prix de la mémoire Lounès Matoub par le wali de Tizi-Ouzou

Remise du prix de la mémoire Lounès Matoub par le wali de Tizi-Ouzou

Un dernier mot ? 

Que les Kabyles prennent conscience de la stratégie machiavélique de l’Etat algérien qui n’a d’autre objectif que de souiller la mémoire de Lounès Matoub et pervertir son combat et, par la même, l’enterrer définitivement. Laisser l’Etat algérien s’attaquer à ce symbole du combat amazigh, c’est être complice de la politique de cet Etat qui vise à la destruction de la Kabylie, étape importante de son projet d’éradication de l’Amazighité.

 

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Hichem B