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« Matoub tel que je l’ai connu », par Mustapha Hammouche

Ecrit par Juba Amnay

Mustapha Hammouche, journaliste de talent et militant apporte son témoignage sur Matoub Lounès. sur la photo, Mustapha Hammouche, deuxième à partir de la droite en face de Matoub Lounès. Ce témoignage a été publié par le Soir d’Algérie en juillet 1998.

« Deux raisons ont motivé l’initiative de ce témoignage : la première est qu’il me semble que l’expérience de notre amitié, Matoub et moi, est porteuse d’enseignements sur la question algérienne en général ; la seconde est de contribuer à faire connaître la réalité d’une personnalité quelque peut trahie par les clichés bien ou mal intentionnés.

A priori et pour celui qui cultive de naïfs préjugés sur les affinités qui fondent une amitié, rien ne nous destinait à nous connaitre et encore moins à devenir, durant les dernières années de sa très courte existence, des compagnons et des intimes.

Et pour cause, puisque moi-même n’avais aucun enthousiasme à nouer une éventuelle relation avec Matoub. Le portrait psychologique qui m’en parvenait, en fin tumultueuse des années 80 suffisait à dissuader « l’Arabe » que je suis de quelque contact avec ce Kabyle qui m’était globalement décrit comme chauvin, inconstant et impulsif. En ce temps-là, le problème ne se posait au demeurant pas, puisque son penchant politique d’alors n’annonçait en rien une proche convergence de parcours respectifs. .De ce point de vue, je crois encore que notre rencontre relève des miracles des causes justes : elles aussi finissent par se rencontrer. De plus, rien ne préfigurait une possible relation amicale, stable et paritaire : il était artiste adulé des foules malgré le boycotte médiatique officiel, libre des ses actes et de son ton ; je suis profane en matière de musique, ignorant tout de la langue des ses chansons et un militant structuré et discret, à peine un notoire dans les milieux politique activiste, même si je suis d’un comportement social détendu.

Il est venu au terrain politique par son combat pour tamazight ; j’ai accédé à la question identitaire par mon engagement politique il a affronté les violentes contrariétés de l’adversité, de l’incompréhension ; j’ai commencé mon militantisme dans le confort du multipartisme officiel, même si j’ai dû connaitre très vite le goût de la haine et de la dissuasion politico-administrative.

C’est vers la fin de l’année 1992 que j’ai commencé à croiser Lounès Matoub en compagnie d’amis politiques. Non encore revenu de ma conception à son égard, ces contactes je les voulais aussi courtois, aussi superficiels que possible. L’envie de connaitre la star cédait devant ma prudence : j’appréhendais les suites problématiques que ne manquerait pas d’avoir un éventuel rapprochement avec un personnage réputé belliqueux à l’encontre de tout ce qui ne convient pas à sa conception de l’heure.

Ma courte expérience militante m’avait préparé contre les manifestations imbéciles du régionalisme et de l’ethnicisme qu’ils relèvent d’une méfiance kabyle ou d’un national-arabisme naïf. Mais la précaution était de mise, étant moi-même susceptible de réactions intempestives dans certaines conditions d’excitation. Prévenir vaut mieux que guérir, surtout que les dégâts appréhendés, du fait de son statut et de ma fonction du moment, pouvaient être importants. Le régionalisme avait depuis longtemps piégé le pays. On peut, à la limite, concevoir que vous êtes kabyle, chaoui, mozabite, targui ou autres catégorie entendues, voire tolérées comme des particularités secondaires d’un peuple « arabe ». Si vous n’entrez pas dans unes des ces sous-sections, vous êtes alors simplement un « arabe ». Ce sera votre particularité et votre généralité à la fois.

«Algérien » n’est pas un identifiant. C’est un concept politique battu en brèche par l’idéologie. Celle-ci comme le pouvoir qui la porte, préfère le rendre signifiant que de l’assumer comme tout concept se suffisant à lui-même. L’Algérien est sommé de se définir comme arabe ou anti-arabe. Le berbérisme vulgaire relaie cette escroquerie identitaire en faisant de tout « arabe » naturalisé par l’imposture arabo-islamique, entrée par effraction dans le discours nationaliste depuis la collusion mortelle entre Arslane et Messali, continuée par l’influence nassérienne pendant la guerre de Libération et le régime d’après indépendance, l’adversaire de tamazight. L’attribut exclusiviste d’arabe dresse, depuis des décennies, une insurmontable barrière contre ceux qui refusent le viol de leur identité et ceux qui, par calcul, par paresse ou par ignorance, assument la mutilation totalitaire de la personnalité algérienne.

Pour en revenir à notre sujet, je risquais donc – au vu de mes propres préjugés -de rester pour Matoub un « Arabe » qui a curieusement mué en militant de la cause identitaire et dont il convient de se méfier. On comprend difficilement, dans le sens commun, qu’un Arabe, désignation tendancieuse et donc abusive de l’arabophone algérien, puisse s’engager pour une cause qui, croit-on, ne le concernait pas. On pourrait s’étonner au contraire de ne pas le voir s’y opposer ou, tout au moins, la désapprouver.

Je dois admettre, et m’enorgueillir, que c’est Matoub qui a eu l’initiative d’une approche envers moi. J’ai eu à constater, par la suite, qu’il a toujours plus de courage que ses vis-vis, et en toute circonstance. Ce qu’il savait de moi par nos amis communs- qui sont aussi des compagnons politiques- a dû être à l’origine de sa motivation et de sa sympathie. Je garde de cet épisode un sentiment de fierté et une émotion récurrente à l’idée d’avoir été sollicité par un homme aussi populaire, une légende vivante que tant de gens rêvent de rencontrer. J’en garde aussi un premier aperçu de l’humanité de Matoub qu’il contredisait parfois par ses déclarations sans jamais s’en départir dans la réalité.

C’est en 1993 que nous fîmes formellement connaissance, Matoub et moi. Le contact formel, un diner arrosé, fut poli mais sincère. La communication fut immédiate et définitive. Prés de cinq années durant Matoub marquait envers moi une estime et une confiance jamais remise en cause, ne serait-ce que pour un temps, et dont j’ai très rarement été crédité par ailleurs.De mon coté je m’efforçais de répondre à cet élan affectif et intellectuel à la fois de mieux que je pouvais. Curieusement, je découvrais que j’étais moins bien préparé que lui à cette amitié, surtout qu’elle se révélait, au fil des ans, si entière. Je m’attelais aussi à tâcher de comprendre un personnage si complexe et décidément si attachant. Honnêtement, et après l’avoir régulièrement côtoyé pendant quelques années, je ne sais si j’y suis parvenu, ne serait-ce que pour une part. Mais l’entente et l’affection durables ont certainement été le fruit d’une intelligence réciproque.

De prime abord, et eu égard à la différence de profil, notre rapport devait se limiter à une amitié mondaine. Pourtant ce fut bien plus que cela : une collaboration militante renouvelée en moult occasions, soutenue par une solidarité de combat et une fraternité instinctive.

L’assassinat brutal et stupide de Matoub laisse un vide impossible à combler pour une large partie de la jeunesse militante et des démocrates actifs. Pour ceux qui l’ont connu, et maintenant qu’il est parti, ils peuvent mesurer la dimension humaine du combat démocratique. La présence même de Lounes Matoub dans ce combat constituait un repère et un élément de motivation. Le sacrifice crée la solidarité qui, à son tour, nourrit et amplifie la motivation. Comme avec les grands passionnés d’une grande cause, avec Matoub on apprend vite que le militantisme est un humanisme.

Il est parti au moment où il aurait peut-être été le plus utile à sa cause et sa société, au summum de son art, il avait fini par concilier son ambition de chanteur et son engagement politique : ses progrès musicaux s’accompagnaient d’une formulation politique de plus en plus structurée. Et qui plus est, il nous a toujours dépassés en sincérité, courage et disponibilité.

Il devait souffrir, lui dont la vocation est de chanter l’amour et la beauté, de se tenir toujours prêt à riposter aux agressions d’origine totalitaire ou obscurantiste. L’artiste n’a d’ailleurs pas pu toujours s’imposer cette vigilance résistante. Il ne manquait d’ailleurs pas l’occasion de rappeler son penchant originel pour l’expression artistique et de se plaindre de devoir intervenir directement dans le champ politique. Mais malgré cette gêne, il se sentait clairement interpellé par la nécessaire résistance à la régression et au compromis. Pour rien au monde il n’aurait décroché, ne serait-ce que symboliquement, en se mettant à l’abri du terrorisme dans un pays étranger. Matoub n’est pas une victime du terrorisme. C’est un martyr authentique qui est mort par ce que il à relevé tous les défis qui ont été lancés contre sa cause et ses convictions. Il a d’ailleurs, failli mourir plusieurs fois avant le 25 juin.

Tendre et chaleureux par tempérament, il a dû régulièrement revêtir son armure de guerrier en espérant atteindre la paix par la victoire de son idéal. Des instruments de musiques meublent son salon et sommé de garder ce pré carré, il accroche une arme au mur. Se défendre personnellement semblait être pour lui la réponse naturelle à l’appel de là dignité.

Dans l’épreuve et le tumulte de ses dernière années, il m’était surement difficile d’apprécier la richesse de cette providentielle et finalement éphémère fréquentation. Il faudra certainement du temps pour combler l’angoisse de l’insupportable disparition de Matoub.

Puisse notre mémoire garder intacte le souvenir de ce lumineux repère.

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Juba Amnay