Mohamed Dabouz, militant du M’zab : « L’avenir des Algériens n’est plus dans le projet Algérie »

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Mohamed Dabouz est militant politique mzab pour les droits humains, actuellement réfugié en Europe.  Dans cet entretien, il revient sur la mort du Dr Fekhar et sa vision de la lutte politique en Algérie. Pour lui, le projet Algérie « est un échec ».

 

  • An un après  la mort du Dr Fekhar, la vérité sur son assassinat n’est toujours pas connue. Pensez vous qu’un jour, nous saurons qui l’a assassiné ?

Mohamed Dabouz:  Je pense qu’on n’est plus à l’époque où l’on peut cacher la vérité. Avec les seuls témoignages du compagnon du Dr Fekhar, Hadj Brahim Aouf, et de son avocat Me Salah Dabouz, il y a, pour ceux qui cherchent la vérité, tout ce qu’il faut. Si on attend que la justice algérienne face son travail pour faire éclater la vérité et que les intellectuels, qui ont brillé par leur silence complice pendant la mise à mort du Dr Fekhar, la revendiquent c’est qu’on n’a rien compris ou plus grave encore, pas envie de comprendre.

  • C’est le projet que portait et défendait Dr Fekhar que ceux qui l’ont assassiné voulaient tuer. Son combat est-il porté par d’autres militants de la Vallée du M’zab?

Ceux qui ont assassiné le Dr Fekhar, non seulement, ils n’ont pas réussi à assassiner son projet, mais ils ont contribué malgré eux à la naissance d’un grand nombre de Fekhar qui portent tous son projet. La relève est déjà là. Elle est surtout dans ces centaines de jeunes et moins jeunes mzabs anonymes pour qui le Dr Fekhar est un exemple à suivre. L’aboutissement du projet de Fekhar qui est celui des droits humains en général et des droits de la minorité m’zabe prendra du temps, c’est le propre des combat pacifiques, ils sont difficiles et longs, mais la dynamique est déjà en marche. Ceci dit, rien n’est définitivement gagné. Il faut rester vigilant. Les ennemis de Fekhar ne tarderont pas à vouloir récupérer le symbole Fekhar pour dénaturer son combat.

  • Les peuples d’Algérie doivent se libérer des griffes d’un pouvoir criminel. quelle voix de salut pour ces peuples?

Vous avez bien raison de parler de peuples au pluriels. Il faut que chaque peuple trouve la voie de sortie tout en acceptant les autres sans vouloir leur imposer sa vision. Il faut oser sortir de la logique du nationalisme ancien et dépassé. D’ailleurs, il faut poser le problème au-delà des frontières. Comment faire avec des peuples comme les Touaregs, les Chawis, les Rifains et autres qui sont déchirés par les frontières de l’Algérie ? Ces frontières sont incompatibles avec l’existence même de ces peuples. Ce n’est pas le moment, tout viendra après le changement du système diront beaucoup de gens. J’ai bien envie d’y croire, mais il y a trop d’exemples dans l’histoire qui montrent que la logique du « ce n’est pas le moment » n’est qu’une façon de dire que ça ne sera jamais le moment. Combien de peuples ont-ils disparus et continuent de disparaître car ce n’était pas le moment ?

  • A l’instar de la Kabylie, les autres peuples amazighs d’Algérie s’organisent pour se pendre en charge. Quel modèle d’organisation sied l’Algérie ?

L’avenir des Algériennes et Algériens n’est plus dans le projet Algérie qui est un échec. A mon sens, continuer à poser le problème en terme d’Algérie est un piège. Il faut sortir de cette logique. Il ne s’agit plus de sauver l’Algérie mais les Algériennes et Algériens. A l’instar des Kabyles les autres peuples n’ont pas le choix que de s’organiser dans les limites que nous pourrons appeler naturelles qui sont les liens culturels et d’organisations sociales. Le nationalisme algérien n’est qu’une réplique des nationalismes occidentaux, en particulier français. Ce dernier a, certes, réussi à imposer son modèle politico-économique mais à quel pris ? Toutes les cultures régionales ont été effacées ou presque. C’est aussi ça la réussite du modèle français sur lequel est calqué le modèle algérien. C’est plutôt un échec.

  • Le pays connait un mouvement de contestation inédit, mais qui tarde aboutir. Pensez vous que le hirak va réussir ?

Le mouvement de contestation que connaît l’Algérie depuis février 2019 est une grande réussite dans le sens où la mobilisation à touché toutes les régions d’Algérie, que le mouvement ne s’est pas essoufflé et qu’il est resté pacifique. Par contre, le changement recherché par ces millions d’Algériennes et Algériens, si on peut le résumer par les slogans les plus partagés tels que khawa-khawa (tous des frères) et yetnehhaw gaa (qu’ils dégagent tous), ne servira qu’à dégager un pouvoir pour en instaurer à sa place un autre qui ne lui sera pas très différent. Un slogan comme khawa-khawa, scandé pour étouffer toute revendication légitime d’une certaine région, est un indice fort de ce qui sera l’après. Il est vrai qu’on scande aussi « démocratie » mais ceci ne suffit pas. La France coloniale n’était-elle pas une république démocratique ? Beaucoup disent qu’il faut se concentrer à changer le système et le reste viendra. Ceci ressemble beaucoup à la même logique pendant la guerre de libération pour l’indépendance. L’indépendance est là depuis 1962. Le reste on l’attend toujours. En fait, il n y a que les objectifs clairement exprimés et pris en charge par une révolution qui risquent d’aboutir.

  • Un mot pour clôturer?

Pour clôturer, je dirais que l’indice le plus fort de l’échec du projet Algérie n’est pas dans la faillite de la génération qui a fait la guerre au nom des idéaux de la liberté et qui a eu largement le temps et les moyens pour garantir cette liberté chèrement payée mais dans le silence très symbolique de la quasi-totalité des intellectuels algériennes et algériens devant l’assassinat de Fekhar. Avec ce silence complice, la nouvelle Algérie est déjà un échec. Si une idée doit sa survie au sacrifice de vies innocentes, elle est déjà en faillite, or c’est le cas du nationalisme algérien, ancienne et nouvelle version.

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