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Nordine Aït-Hamouda: « Le système jacobin, dernier vestige du colonialisme » partie 02-Fin

Nordine Aït-Hamouda: "je suis celui qui s’est toujours affranchi des tutelles". partie 01
Ecrit par Boukhelifa Zahir

Suite et fin de l’entretien avec le député de Kabylie Nordine Aït-Hamouda. (Lire la première partie)

Sous l’égide du commandement militaire, une opération « mains propres » est en cours dans les milieux politiques et des oligarques. Estimez-vous que ces arrestations travaillent au changement du système politique en place ou c’est juste de la poudre aux yeux et des règlements de comptes ?

Je suis suffisamment à l’aise pour traiter du fléau de la corruption que j’ai longtemps dénoncé et combattu. Depuis plusieurs années, je n’ai cessé d’alerter l’opinion publique sur l’incurie de l’État et de ses institutions et sur l’étendue de cette honteuse maladie qui a gangrené tous les compartiments de L’État. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui ont poussé le peuple au soulèvement.

La corruption est le produit des institutions et vous convenez qu’elle n’est pas née avec  l’arrivée de Bouteflika au pouvoir mais elle est consubstantielle au régime militaro-financier qui a fait main basse sur le pays depuis 1962 à ce jour. D’ailleurs, le premier acte inaugural de la corruption en Algérie était le détournement du trésor du FLN au lendemain de l’indépendance.

Prétendre lutter aujourd’hui contre ce phénomène en le limitant à quelques figures du paysage politique et économique algérien est une caricature à laquelle personne n’y croit. Le caractère sélectif et orienté des procès et l’opacité qui caractérise la gestion de ce dossier en rajoute de la confusion dans l’esprit, déjà trop embrouillé, des citoyens.

Seul le tribunal d’Alger a été actionné dans ce cadre comme si la corruption ne sévissait que dans la capitale ! Honteuse posture qui disqualifie aussi bien la justice que ses commanditaires.

C’est une justice indépendante et libérée des injonctions téléphoniques qui sera en mesure de lutter contre la corruption. Or, à voir le caractère tendanciel des jugements et des affaires traitées, l’on comprend que même cette justice est corrompue. Peut-on croire, un instant, qu’un corrompu puisse tuer la bête qu’il nourrit ? Je l’ai dit et je le répète : nous avons besoin d’une justice qui demande des comptes pas celle qui règle les comptes. Et puis, il faut faire tomber, au préalable, les textes qui légalisent et encadrent la corruption puis laminer le personnel qui l’exécute et la parraine. Sinon, pourquoi épargner des walis anciens ou actuels, des chefs de dairas, des députés et sénateurs, des hauts officiers de l’armée, des cadres de l’administration et des entreprises publiques, des chefs de partis même de l’opposition et des cohortes d’élus ?

Avec la mainmise de Gaid Salah sur tous les leviers du pouvoir, ne craignez-vous pas l’avènement d’une dictature militaire à la Pinochet ?

Le régime algérien a toujours militarisé la vie publique et a régenté les libertés pour asseoir son hégémonie sur la décision politique et économique. La dictature, en Algérie, a juste connu des ajustements à l’aune des contestations politiques qu’elle subissait. Il n’y a jamais eu de réelle volonté à s’amender et à s’inscrire dans la démocratie. La fermeture du champ des libertés fondamentales et individuelles a transformé l’Algérie en un enfer pour ses enfants.

Malheureusement, nous passons de la gestion du pays par une 3issaba aux visages connus à une autre sans visages. Les procédés sont restés les mêmes.

Le contrôle absolu sur les médias, la justice, les corps de sécurité et les autres secteurs de la vie publique augurent d’une sombre perspective pour l’avenir immédiat du pays. Il y a risque de rupture définitive de confiance entre le peuple et ce qui reste des institutions nationales et ce ne sera pas sans conséquences sur l’issue de la crise actuelle.

Quand le peuple s’est soulevé, il a réclamé un changement radical à même de changer la nature de l’Etat. En cela, l’institution militaire devrait se réformer d’un triple point de vue culturel, organisationnel et générationnel.

La crainte de voir l’armée algérienne se transformer en parti politique se confirme. Les positions politiques honteuses contenues dans les dernières déclarations du chef de l’Etat-major et le ton menaçant, pour ne pas dire insultant, vis-à-vis des manifestants, ont alimenté les pires des registres qui menacent l’unité nationale : le régionalisme, le racisme et la haine. Heureusement que la conscience du peuple et sa réaction responsable au contenu des discours de l’Etat-major a épargné à l’Algérie de verser dans la violence que les faiseurs du malheur algérien voudraient à tout prix provoquer.

Face à cela, seule une élite démocratique, jeune et dynamique issue des tréfonds de ce mouvement populaire inédit, pourrait constituer une alternative face à ce totalitarisme rampant. Il nous appartient de les éclairer, de les encourager et leur donner de la confiance. Je ne connais pas une dictature militaire qui a résisté aux assauts patriotiques d’une jeunesse déterminée.

Dix-huit (18) jeunes sont envoyés en prison pour avoir porté des drapeaux amazighs à Alger. Qu’est ce que cela signifie pour vous ?

La mise sous mandat de dépôt des jeunes algériens ayant brandi les drapeaux amazighs lors des manifestations du 18ème vendredi à Alger, est une page sombre de l’Histoire judiciaire algérienne. Jamais une telle dérive ne pouvait être imaginée. Il est vrai que l’institution militaire porte également une grande part de responsabilité dans les conséquences fâcheuses d’un tel fascisme identitaire. Ce ne sont pas 18 jeunes qui ont porté ce drapeau, symbole de notre identité, mais des millions d’Algériens. Qu’ils nous mettent alors tous en prison !

La dimension amazighe est le substrat fondamental de notre identité et ce ne sont pas les élucubrations de quelques racistes au pouvoir qui entameraient cette vérité historique.

Je dénonce, fermement, cette attitude honteuse de la justice algérienne et j’exige, comme tous mes concitoyens, la libération sans conditions de ces jeunes algériens arbitrairement détenus. Je me joins à toutes les voix qui s’élèvent contre ce forfait judiciaire et réclame réparation à ces victimes de l’harcèlement politico-policier.

La forfaiture contre l’identité amazighe ne peut pas empêcher la marche du peuple vers son idéal. C’est une diversion à travers laquelle les maîtres du moment veulent détourner l’opinion de l’essentiel. Ceux qui sont emprisonnés sont plus dignes et valeureux que leurs bourreaux.

L’on a compris que l’anti-kabylisme reste une constante chez le régime algérien. Il se nourrit de sa haine envers cette région qui a donné le meilleur à ce pays. La réponse responsable du peuple à cette provocation signe l’échec du régime dans sa tentative de diviser les algériens. C’en est là l’une de ses cuisantes défaites.

L’autonomie des régions est un projet politique sur lequel vous avez fait campagne lors des législatives passées. Vous y tenez toujours ?

Le système jacobin centralisé, dernier vestige du colonialisme en Algérie, doit définitivement être démantelé.

L’Algérie doit s’émanciper de ce centralisme paralysant qui a étouffé l’initiative nationale et a relégué l’Algérie au ban des territoires au sous-développement actif. A cause de l’incompétence et la bêtise de nos dirigeants, nous sommes réduits au statut d’un pays sans envergure qui n’offre aucune perspective à ses enfants qui lui préfèrent d’autres cieux plus cléments.

La décentralisation constitue, de ce fait, une solution à cette incurie. Il appartient aux Algériens d’assumer un débat franc et transversal sur les contours de l’Algérie des régions. Définir la portée, les mécanismes et les contours institutionnels de la régionalisation sont des aspects du débat qu’il faut trancher. Ce sont des pays qui ont adopté ce mode de gestion du territoire qui tiennent le haut du pavé mondial. Nous avons la responsabilité historique de nous affranchir d’un modèle institutionnel qui a montré ses limites même en France, sa contrée de naissance.

L’Algérie, riche de sa diversité et de ses potentiels humains et économiques peut tirer profit d’une nouvelle reconfiguration territoriale et institutionnelle, dispose de tous les moyens pour définir le meilleur modèle de gestion compatible avec ses spécificités culturelles et sociologiques.

La régionalisation constitue la meilleure réponse au régionalisme que nourrit et dont se nourrit le pouvoir actuel. Il faut même penser que ceux qui tiennent et maintiennent ce jacobinisme sont les plus inféodés à la France et jouent ses relais en Algérie.

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Boukhelifa Zahir