Tribune / « Algérie : la révolution du vendredi a échoué », par Ferhat Mehenni

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Dan une tribune publiée par le journal Causeur.fr, Mass Ferhaht Mehenni fondateur du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) et président du Gouvernement provisoire kabyle (GPK), Anavad, analyse le mouvement en cours en Algérie. Nous reproduisons dans son intégralité le texte tel que publié par causeur.fr. 

Depuis une année, chaque vendredi, des marches imposantes sont organisées pour réclamer « le départ du système ». L’heure est désormais au bilan.

D’emblée, arpenter indéfiniment les artères de la capitale algérienne constitue, en soi, une absurdité, n’en déplaise aux nombreux thuriféraires et tous ceux qui essayent d’en faire un support à leurs ambitions.

Malgré, sans doute, un baroud d’honneur le 21 février prochain, le cœur n’y est plus, la désillusion installée et les rangs dispersés. La révolution espérée devient un « carnaval » où les ambitions, les espérances hétéroclites et le désœuvrement se rencontrent sur le même parcours. C’est la déroute.

De nombreux facteurs l’expliquent dont les plus essentiels sont :

  • La nature coloniale de l’État
  • Les enjeux internationaux
  • Les intérêts contradictoires des manifestants
  • Le caractère inorganisé du mouvement de protestation qui le prive de programme et de stratégie.

Un Etat colonial

L’Algérie est un avorton de la colonisation française. Sa gestation n’a pas pu aller à son terme pour aboutir à une sorte d’Amérique ou d’Afrique du Sud, où cohabiteraient Européens, Juifs, Chawis, Kabyles, Touaregs, Mozabites, Oranais….

L’opération « la valise ou le cercueil » menée vers la fin de la guerre d’indépendance contre les Juifs et les Européens en a détruit les fondations, et a mis les peuples autochtones, fédérés un temps contre le colonialisme français, face à leurs véritables contradictions.

Aucun compromis, aucun dénominateur commun n’ont pu réconcilier arabisme, islamisme, laïcisme, berbérisme, féodalisme et j’en passe, en un projet fédérateur national commun.

La détention du pouvoir en devient dès lors le point nodal que seule la force (militaire, théocratique ou policière) est en mesure de garantir pour neutraliser de manière active ou dissuasive, les oppositions et sauvegarder l’État.

Une apparence trompeuse

À très court terme, la stabilité régionale et internationale semblait cependant préservée. Dans la plupart des pays décolonisés au milieu du siècle dernier, seuls les militaires se sont imposés et donnent forme au pouvoir. En réalité, ce pouvoir n’est qu’une apparence.

Les peuples qui, par simple héritage colonial ont été rassemblés dans une Nation algérienne fabriquée, aux contours étendus et trop géométriques, sans se concerter dans le cadre d’un pacte fondateur initial, restent opposés, méfiants, étrangers les uns aux autres. Leurs intérêts au demeurant, jamais clairement précisés, apparaissent pour une large part, dans les faits, comme étant très contradictoires.

A l’occasion des marches ces douze derniers mois, leur éphémère alliance tacite contre le pouvoir militaire a rapidement volée en éclats. Certainement du fait que les Kabyles se sont massivement investis dans ces manifestations hebdomadaires, dans l’espoir inavoué d’une redistribution des cartes en leur faveur.

Une étape capitale, indispensable, obligerait les entités régionales, les peuples dont la diversité constitue potentiellement une formidable richesse, à s’assumer, se reconnaître et si les intérêts sont convergents, à se fédérer autour d’objectifs communs. Cette étape n’a jamais eu lieu et de ce fait, la nation algérienne demeure une maquette, un concept, mais pas une réalité.

Aux ordres des uns…

Par l’ampleur de cette mobilisation, l’Algérie (à l’instar de la Libye) suscite des convoitises qui, par une chaîne de sous-traitances, aboutissent, in fine, aux grandes puissances. Devenue un simple pion sur l’échiquier moyen oriental où se joue l’éternelle querelle entre les pays musulmans (Turquie, Iran) et arabes (Arabie saoudite, Émirats, Égypte…), elle est sous obédience. Tantôt aux ordres des uns, tantôt aux manipulations des autres.

Entre les responsables militaires qui reçoivent leurs ordres de la péninsule arabique et les islamistes financés par le mouvement Rachad pour infiltrer la contestation, la tenaille est douloureuse et dangereuse. Et le destin de l’Algérie encore davantage hypothéqué, par des ensembles géopolitiques belliqueux.

Intérêts contradictoires

Les objectifs des marcheurs sont aux antipodes, trop éloignés. D’une opposition à la candidature d’un homme gravement malade, momifié, à un cinquième mandat présidentiel (il aura fallu malgré tout attendre cette énième tentative pour obtenir une réaction) et dont s’est servie l’armée pour se débarrasser d’un président et d’une situation encombrantes, le mouvement s’est enivré dans le dégagisme tous azimuts. Au point où se mêlent dans la foule, des partisans qui rêvent de se dégager entre eux.

Drapeau fédéral amazigh contre drapeau algérien officiel, cadres et militants politiques confirmés contre nouvelles vocations, islamistes contre laïcs, etc.

Renforcé, le pouvoir a jeté en pâture un subtil dosage de « têtes » qui représentent tous ces courants, pour faire plaisir aux uns et aux autres, tandis qu’il ravalait sa façade.

Cette impossible coalition entre les « opposants » prédisposait ce mouvement à l’échec.

Ni programme ni stratégie

C’est être candide en politique que de croire que l’État militaire cédera la place à l’état civil au motif que des milliers de personnes le demandent chaque semaine avec des affiches, des banderoles et des chansons.

La logique militaire veut que le pouvoir ne se donne pas mais s’arrache. Et dans cette hypothèse, pour y arriver, il faudrait un mode opératoire de type révolutionnaire jamais envisagé dans sa forme adéquate, tant la dissuasion évoquée plus haut, semble encore efficace.

La télévision officielle algérienne, pour s’en assurer, n’a jamais autant montré de manœuvres, parades et cérémonies militaires, qu’en cette période.

Dans sa forme idéologique, la machine est tout bonnement en panne. Des élections qui finirent après deux reports, par avoir lieu ont clôturé « le problème ». Un jeune septuagénaire a été « élu », un nouveau costume constitutionnel lui sera taillé, la parenthèse fermée.

Un mouvement sans organisation est voué à l’échec. Tous les stratèges vous le confirmeront. Et après une année, cette structuration n’est pas encore amorcée car simplement impossible tant les positions et aspirations profondes sont irréconciliables.

Arabisme et islamisme

Plutôt que de choisir un chef « bien vivant », étape indispensable lors de la création de toute nouvelle structure, la nature ayant horreur du vide, les foules orphelines érigent en leaders des personnalités disparues souvent tragiquement et par trahison, durant de la lutte contre le colonialisme, dont elles brandissent le portrait et louent la mémoire.

Certaines tentatives ont par ailleurs été rapidement neutralisées par les partisans du « flou », contexte qui se prête bien mieux aux manipulations déjà évoquées.

Ces mêmes partisans mêlent deux objectifs devenus avec le temps, classiques :  favoriser l’arabisme, l’islamisme, l’un ou l’autre ou les deux lorsqu’il s’agit de se diriger contre la Kabylie, le véritable ennemi intérieur dont on veut déboussoler l’aspiration à recouvrer sa souveraineté, blesser son âme et détruire son identité. Avec l’aide de sponsors moyen-orientaux.

Des pions

A notre analyse, pour le moment, les Kabyles qui marchent « contre le système » apparaissent aux yeux des gourous du Rachad, comme des véhicules béliers au service de l’islamisme international et du leadership régional moyen-oriental. En cas de victoire de ce mouvement, ils en seront les premières victimes. Et la répression sera brutale, sévère, par l’alliance du « sabre et du goupillon ».

Par son mode opératoire qui consiste en une marche chaque vendredi, un jour férié, après la prière islamiste, la « contestation » ne saurait sérieusement gêner le régime.

Les deux parties préparent d’ailleurs ces manifestations à la manière d’une simple « journée sans voitures ». Fourgons de police alignés le long des artères autorisées, vendeurs ambulants d’eau, de thé, de petits drapeaux. L’animal « sans queue ni tête » a bel et bien été domestiqué et fait l’animation quelques heures, le vendredi en général ennuyeux.

Mieux encore, ces marches ont davantage légitimé le pouvoir. Leurs laudateurs qui s’évertuent à encenser cette « kermesse hebdomadaire » en la qualifiant de « Révolution du sourire » (on en rit sous cape) contribuent à redorer son image au simple motif qu’il n’a pas tiré sur la foule. Il est aujourd’hui à nouveau fréquentable, voire courtisé, à l’échelle internationale.

Chacun va enfin ouvrir les yeux pour constater avec amertume qu’un an de sa vie a été consacré à une entreprise dans laquelle il n’aura été qu’un pauvre pion instrumentalisé pour des objectifs totalement contraires à ce qu’il espérait. La montagne a accouché d’un monstre. Le système qu’on était censé dégager est plus enraciné qu’il ne l’était il y a un an ; le rêve d’un État civil s’est envolé, la démocratie est muselée et l’arabo-islamisme est triomphant !

Des peuples distincts

Enfin, tout le monde fait fausse route : Ce n’est même pas une affaire de « système » mais d’existence des peuples distincts qui, tant qu’ils n’auront pas chacun son État, seront toujours à l’étroit dans celui qu’on leur demande de partager.

Dans toute cette histoire, seul le MAK (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie) est resté lui-même, la tête froide, sincère et toujours lucide. Pour la Kabylie, comme pour toutes les régions d’Algérie, seule l’indépendance a un sens et un avenir pour leurs enfants.

Par Ferhat Mehenni, président de l’Anavad-GPK. 

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